feuilletonthiel le rouge 1/30

L’inconnu de Dürrenäsch

Séverine, sa fille, ne le voyait pas souvent. Elle en France, lui à Zurich ou fréquemment en voyage. «Tu n’as pas peur, papa, tout le temps en avion?» Il avait répondu à sa façon sarcastique de ne pas prendre au sérieux les questions graves. «Il faut bien mourir de quelque chose!»

Mercredi matin, quand il s’est levé, il faisait encore nuit. Les lampadaires de la Zürichbergstrasse éclairaient le brouillard. Le voyage serait court, et triste. Stella l’attendait à Genève. Ils iraient visiter l’appartement où elle allait vivre désormais, acheter des meubles. Une rupture? Un divorce? Une séparation. Zurich n’est pas loin de Genève. Ils auraient deux adresses plutôt qu’une seule. Elle verrait ses amants. Il mettrait fin à une humiliation que même sa fille absente percevait.

A Kloten, le brouillard était toujours aussi épais. Soixante mètres de visibilité sur la piste 16, 180 sur la piste 34. Cinq minutes après 6 heures, Eugen Bohli, le commandant de bord, a demandé à la tour de contrôle l’autorisation d’inspecter la 34 en utilisant la puissance de ses moteurs: la chaleur disperserait un peu la poisse. La Caravelle «Schaffhouse» a parcouru ainsi la moitié de la distance d’envol, puis elle est revenue à son point de départ. A 7 heures, les conditions étaient acceptables. Le vol 306, à destination de Genève et Rome, a été autorisé. A bord, 80 personnes, dont 43 membres de la coopérative agricole de Humlikon, en voyage de cagnotte, et une délégation du Conseil fédéral qui allait participer à Rome à une conférence de l’ONU sur le tourisme.

La Caravelle de Swissair a décollé à 7 h 12. Quatre minutes plus tard, elle était à 1000 mètres d’altitude. Dans le crachotement de la radio, les contrôleurs de Kloten ont entendu à 7 h 19 la voix de Bohli qui parlait de «difficultés». Et peu après, deux mots perdus: «… no more…»

Près de Dürrenäsch, 40 kilomètres à l’ouest de Zurich, un paysan qui était déjà dans son champ a vu une boule de feu surgir du brouillard. L’appareil en détresse, ou ce qu’il en restait, a fauché deux toits de ferme avant de toucher le sol. Quand les premiers sauveteurs sont arrivés près du village, il n’y avait qu’un grand cratère fumant. Leurs ambulances ne servaient à rien. Des débris tordus seront trouvés jusqu’à 10 kilomètres à l’est.

C’était le 4 septembre 1963. La Suisse, qui venait d’ouvrir les chantiers de son Exposition nationale pour mesurer son aisance et ses inconforts, se réveillait avec un désastre au cœur. L’émotion et l’urgence étaient telles que la Feuille d’avis de Lausanne décidait d’affréter un petit avion à La Blécherette pour être en mesure de rendre compte de la catastrophe dans son édition de l’après-midi. A Dürrenäsch, des hommes en blouse, autour du cratère, plantaient des bâtons blancs là où il leur semblait voir des restes humains.

Des voitures de presse arrivaient de loin, d’Allemagne, de France. Quelques heures plus tard, Radio-Paris parlait d’un attentat. La Caravelle française était un avion sûr, avec des circuits hydrauliques parfaitement isolés, et le kérosène n’est pas facilement inflammable. Une commission d’enquête rapidement formée a jugé cette hypothèse très peu vraisemblable. Elle se disait certaine «à 90%» qu’une avarie au décollage était à l’origine de l’accident catastrophique. Lors de son tour de piste avant 7 heures, le commandant Bohli avait fait un usage excessif des freins en poussant ses moteurs. Un échauffement s’était produit dans le train gauche. Au moment du décollage, un pneu avait éclaté et la jante, ayant touché le béton, était chauffée à blanc quand le train d’atterrissage est rentré dans son habitacle. Un incendie s’était très vite propagé jusqu’aux réservoirs, dans les ailes.

Un hommage national aux victimes a été rendu dans le Fraumünster de Zurich, après une autre cérémonie religieuse à Andelfingen près de Humlikon, village ravagé: 40 orphelins. Les Suisses se mobilisaient pour les aider. Maggi envoyait des hommes pour traire les vaches sans maîtres. D’autres volontaires allaient aider aux récoltes.

A Zurich, le Conseil fédéral avait délégué le président Willy Spühler, Paul Chaudet, le militaire, Friedrich Traugott Wahlen, le ministre des Affaires étrangères. Dans le Fraumünster si plein que 8000 personnes restaient massées dehors, il n’y avait pas de cercueil. Un seul corps avait été identifié avec certitude. La liste des victimes était l’avant-veille dans tous les journaux. Au milieu de la première colonne, un nom bref: I.-R. Thiel. Pourquoi ce «I»? Faute de frappe? Mauvaise interprétation d’un signe placé devant l’initiale de l’inconnu? Il s’appelait en fait Reynold Thiel, 53 ans, né à Neuchâtel, homme d’affaires, résidant au 81 de la Zürichbergrasse.

Un inconnu? Pour les journaux, oui. Pas pour les trois conseillers fédéraux dans le Fraumünster. Ils avaient tous dû lire un dossier du Ministère public au nom de Reynold Thiel, portant un gros sceau «Geheim»: secret. L’ancien chef du département politique, Max Petitpierre, avant de quitter ses fonctions, avait rédigé une note pour souligner la confidentialité de ce dossier. Paul Chaudet avait reçu une autre note lui conseillant, dans cette affaire, de mettre à pied un colonel de l’état-major général. Sur une pièce du dossier Thiel, un fonctionnaire avait ajouté à la main, dans un style très Guerre froide: «Il s’agit d’un membre bien connu du communisme international.»

Passion,secret, guerre, terreur, trahison. Une histoire communiste suisse

Prochain épisode: Le virtuose de Hauterive

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