On attendait les créatifs de Rockstar Games au tournant. Pour avoir élevé le jeu vidéo au niveau de divertissement intelligent et sophistiqué avec leurs déclinaisons de «Grand Theft Auto», les programmateurs se sont mis dans l'obligation de livrer un nouvel épisode de cette série culte qui surpasse ceux qui l'avaient précédé. Avec la sortie très attendue et surmédiatisée de «Grand Theft Auto: San Andreas», Rockstar Games jouait sa réputation. Après plusieurs heures de jeu, on peut considérer que le pari est gagné. Les aventures de Carl Johnson, de retour dans sa ville natale de San Andreas après un exil forcé, suivent et améliorent celles de Tommy Vercetti dans «Vice City». Le schéma est identique: le joueur (ici un jeune Noir aux jeans taille basse) incarne un personnage qui recommence à zéro dans un univers qu'il doit redécouvrir (le quartier délabré de son enfance).

Tous les coups sont permis pour qu'il arrive à ses fins, c'est-à-dire régner sur la ville et plus précisément sa partie crapuleuse: du vol de véhicule, matrice de ce jeu où les déplacements dans l'espace sont essentiels, au meurtre commandité. Mais alors qu'en 2002 le héros évoluait dans un univers d'hédonisme qui fonctionnait sur la parodie, San Andreas dépeint une réalité plus misérable. La bande-son, autre élément moteur de ce feuilleton, empruntait au funk, au disco et au R & B à «Vice City». Ici, les stations diffusent principalement du rap.

Les personnages sont beaucoup plus bavards, leur «flow» ressassant le sombre désespoir qui est le décor de leur vie. Car c'est bien ça le génie de Rockstar Games. Non seulement «San Andreas» approfondit tout ce qu'offraient les premiers épisodes (grand nombre de missions à accomplir, territoire à découvrir six fois plus étendu qu'à «Vice City», imbrication infinie de détails qui creusent le principe du «jeu dans le jeu») mais il compose une dramaturgie qui se rapproche de celle des œuvres littéraires.

Carl Johnson semble sorti tout droit de l'univers d'un écrivain comme George Pelecanos et de son «Soul Circus», manège lugubre dans un Washington des plus pauvres. Raconter une histoire interactive, voilà le tour de force que les créateurs de «San Andreas» ont réussi, au contraire de l'immense majorité des produits qui inondent le marché du jeu vidéo.