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Pourquoi lire Dante à 400 km d’altitude?

L’Italie est prise de dantemania: tous s’y mettent, des astronautes aux comiques en passant par M. Tout-le-monde

Est-ce parce que mon nom ressemble furieusement à son prénom? Sur mon fil d’actualité Facebook est apparu un article du New Yorker orné d’une austère et iconique illustration. Il y est question du 750e anniversaire – que l’on fête ces jours, entre la mi-mai et la mi-juin – de Dante Alighieri. Mais je ne devrais pas dire «on». Car qui se souviendrait de cet anniversaire, même pas un chiffre rond, sinon les Italiens et les italophones? Sinon les Italiens, certes, mais comment…

Car avec ce 750e nous voici embarqués dans une vraie orgie politico-poético-technologique. Où l’on croise le 24 avril 2015 la première astronaute italienne, Samantha Cristoforetti, nom de code sur Twitter @AstroSamantha , actuellement sur la Station spatiale internationale, lisant quelques tercets du 1er chant du «Paradis». Retransmise live, pour l’occasion, par la Ville de Florence. Dante à quelque 400 kilomètres d’altitude, il fallait y songer!

Plus bas sur Terre, au cœur de la comédie, c’est au comique et réalisateur italien Roberto Benigni qu’est revenu l’honneur de dire le chant 33 du «Paradis»… devant le Sénat tout entier réuni. Une performance dont il est coutumier, lui qui galvanise depuis 2006 l’Italie et le bassin méditerranéen en lisant aux citoyens des grandes villes, dans des shows mémorables, des pans entiers de la Comedia, à l’enseigne de son spectacle TuttoDante. Et cela passionne, puisque ces lectura dantis ont déjà réuni près d’un million de personnes live et une dizaine de millions via les retransmissions télévisuelles. Le 4 mai, après avoir salué le président et le pape François, c’est dans l’ultime chant de l’œuvre qu’il s’embarque. Les derniers vers l’entraînant (et nous avec) au bord des larmes. Standing ovation pour le comique!

Mais la frénésie Dante ne s’arrête pas là. Sous le mot-dièse #Dante750, tout ce que la planète compte de fans du poète et des célébrations s’en donne à cœur joie. Les selfies pullulent.

Comme les initiatives publiques ou privées: l’Université de Milan hologrammise Dante pour les visiteurs de l’Exposition universelle. Tandis qu’une professeure, Elisabetta Belotti, qui tient blog sous le thème «Mamma, moglie, prof… E bionda», égrène (un exemple parmi des centaines) via un nouveau compte, @ilmiodante, un tweet par jour autour de La Divine Comédie. Avec comme avatar la frimousse dessinée d’une jeune Béatrice, Bea2.0.

Des explications à cette #Dantemania ? Elles passionnent nos amis anglo-saxons, qui lui ont déjà consacré deux articles de grande diffusion: celui du New Yorker, déjà cité. Et un autre dans l’ Independent : « La Divine Comédie de Dante traverse les siècles comme un des livres essentiels de l’humanité.» On nous y raconte bien sûr que l’école italienne, tous degrés confondus, chérit son monument national avec une attention jamais retombée. On y explique aux non-italophones que la langue de Dante, malgré les sept siècles et demi qui nous en séparent, est à peu de chose près la langue italienne d’aujourd’hui. C’est même lui qui la «créa», cette langue italienne, transformant le toscan en idiome national.

John Kleiner, dans le New Yorker, voit aussi la pérennité de Dante en ce qu’il incarne une voix résolument antiautoritaire, rebelle à tous les pouvoirs, à toutes les institutions.

Ian Thomson, dans l’Independent, convoque, lui, Pier Paolo Pasolini et T. S. Eliot pour dire combien l’homme moderne, sans un fondement spirituel tel qu’il en court tout au long de La Divine Comédie, est voué au naufrage et à la perte de sens. Mais c’est la référence à Primo Levi, l’écrivain juif italien, qui frappe le plus dans cette évocation de Thomson, lequel rappelle combien la récitation intérieure de La Divine Comédie aida Levi à surmonter l’horreur d’Auschwitz.

Essentielle, donc, La Divine Comédie, parce qu’il y est question du sens de la vie, des faiblesses humaines et de l’hypocrisie fondamentale des sociétés. Et ce n’est pas notre confrère Marc Mentré qui nous contredira, lui qui distille à intervalles réguliers depuis des années toute La Divine Comédie… Sur Twitter, bien sûr. Hashtag #DivCo.

La #Dantemania, on l’a compris, ne compte pas son enthousiasme.