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L’odyssée clandestine d’un groupe de réfugiés syriens

Les six Syriens que nous suivons quittent Milan direction Munich. Mais le voyage ne se passe pas exactement comme prévu. Deuxième épisode de notre reportage en quatre volets

L’odyssée clandestine

Les six Syriens que nous avions rencontrés à Milan cherchent à gagner Munich. Maisle voyage ne se passe pas exactement comme prévu. Deuxième épisode de notre reportage

Plus que dix minutes avant le départ du train. Les six réfugiés syriens, cinq adultes et un enfant, traversent les quais à grandes enjambées, pour s’engouffrer dans un wagon. Destination Vérone. Là, il faudra attendre une correspondance qui les mènera, inch’Allah, à Munich. La veille, ils se sont débrouillés pour acheter les billets à travers un intermédiaire. Difficile pour un migrant sans passeport, ou avec un passeport mais sans visa Schengen, de faire la moindre démarche administrative seul.

La billetterie se niche au cœur de la gare de Milan, sous les voies. Des policiers font le planton à la porte pour décourager les filous, ce qui n’empêche pas ces derniers de continuer leurs magouilles, un peu plus loin. Ils sont pour la plupart Nord-Africains et résident dans la capitale lombarde. Ils rôdent comme des hyènes, tchatchent, font mine de vouloir aider les clandestins – ils sont très insistants – et, au final, les arnaquent. Ils leur refourguent des billets de train au double du prix: 200 euros de Milan à Munich, au lieu de 100.

Sur le quai, Moncef est très agité. Le regard inquiet, il tourne en rond, la main agrippée à sa petite sacoche. Le groupe a décidé de se scinder en trois pour voyager, un stratagème pour se faire plus discrets. Moncef voyagera seul, dans un autre wagon que celui de ses comparses. «Tu dois rester calme, sinon tu seras tout de suite repéré!» prévient Tariq. Malgré leur nervosité, ils ont accepté que nous les accompagnions.

Ils voyagent tous très léger. Abou Leyla a un sac à dos, les autres juste une petite sacoche en bandoulière. Pas de valise. Certains ont des chaussures de ville. Difficile en les voyant de s’imaginer le périple qu’ils ont déjà effectué depuis la Syrie, où la plupart ont quitté femme et enfants dans des conditions terribles. Dans leurs pérégrinations, un seul objet est indispensable: le téléphone portable. Pour rester en contact avec la famille et se faire conseiller par leurs compatriotes qui ont parcouru le même trajet, quelques semaines ou mois plus tôt. Quant à Samir, il l’utilise aussi pour actionner le GPS.

Le train s’ébranle. Ils se détendent. Maher, le petit de 9 ans qui voyage avec son père, somnole. Son papa le rassure: cette portion du trajet ne comporte aucun risque. A Vérone, tout le monde descend. Il y a trente minutes de battement avant la correspondance pour Munich, c’est le moment d’un dernier point avant que les choses sérieuses ne commencent. Eviter de parler pour ne pas se faire repérer. Si l’un d’eux se fait pincer, il accompagnera les gabelous seul, mais ne parlera pas aux autres pour éviter qu’ils soient démasqués. Avant d’embarquer sur le Venise-Munich, Samir se veut rassurant: «Après ce qu’on a traversé, la guerre, la Méditerranée, ce sera du beurre.»

Les deux premiers groupes sont distants l’un de l’autre d’une quinzaine de places. Moncef est à nouveau tout seul, dans un autre wagon. Cette séparation augmente son stress. Maher, qui parle si peu, a reçu la consigne de ne pas bouger et de se taire. Il contemple avec des yeux ébahis le paysage enneigé qui défile devant lui. Tariq, qui, la veille avait de minuscules bouclettes qui dépassaient de son bonnet de laine gris, s’est lissé les cheveux: il faut s’européaniser le plus possible. Il n’est pas le seul.

Samir passerait pour un Italien. Il a tout juste 30 ans, soigne son apparence, aime les vêtements à l’européenne et se réjouit à l’idée que bientôt peut-être il flânera dans les boutiques à la mode de Stock­holm. Avant l’exil, il vivait à Damas, dans un quartier du centre, Midan. Sa famille n’a jamais manqué de moyens et, sans la guerre, il aurait fait carrière en Syrie. Il avait d’ailleurs bien commencé et cumulait même deux postes de directeur financier. Dans le train, il a pris entre ses mains une édition du Financial Times, vieille de quatre jours.

En face de lui, Abou Leyla s’est emparé d’un magazine, dont il tourne maladroitement les pages. Il répond sans conviction à Samir qui le turlupine: «Oui, je sais lire.» Rien ne laisse penser que les deux passagers sont des cousins au deuxième degré. Abdallah est un citadin et Abou Leyla a grandi sur les hauteurs du Golan, aux confins de la Syrie, d’Israël et du Liban. Il a travaillé la terre puis dans la construction, comme manœuvre à Damas et au Liban. Il fait plus que ses 47 ans et fuit la misère plutôt que les persécutions: «Je ferai bientôt venir mes cinq garçons, ma femme et ma fille.»

Avec ses deux pulls en synthétique mis l’un sur l’autre, il est immédiatement repérable, note Samir, qui lui donne une chemise. Abou Leyla commence à se changer, mais Samir l’arrête: «Fais ça aux toilettes. Il y en a dans le train.» Abou Leyla revient avec la chemise bleue boutonnée par-dessus les deux pulls. Il ressemble à Bibendum. Tout à refaire. Il met la chemise sous les pulls, et enfile ces derniers dans le pantalon, dont la braguette bée comme un four. Samir éclate de rire et son cousin perd patience: «Je ne suis pas une femme, quand même!»

Une heure et demie de trajet déjà. Le petit Maher dodeline de la tête, les vallées blanches se succèdent. Soudain, Tariq glisse une phrase au petit, qui ferme instantanément les yeux, raide comme un piquet. Tariq et Afran font de même, des écouteurs sur les oreilles. Des policiers autrichiens et italiens ont fait irruption, suivis par des agents en civil et des gardes-frontière. Les Syriens sont immédiatement démasqués et tirés d’un sommeil à moitié crédible. Le billet? Pas de problème, il est là, sur la petite table. Passeport? Tariq, Afran et Maher n’ont rien à présenter. Et se taisent.

«Je viens de Syrie; les autorités italiennes m’ont confisqué mon passeport, parce que je ne voulais pas donner mes empreintes. J’ai juste une photo du document», balbutie finalement Tariq, le regard inquiet. «Ça ne compte pas. Vous n’avez de toute façon pas le droit de circuler comme ça en Europe», rétorque un policier autrichien au visage comme sculpté dans du bois. «Vous devez descendre ici. Vous n’êtes pas les seuls à vouloir faire ça!»

Sur leurs sièges, un peu plus loin, Samir et Abou Leyla sont tétanisés. Plusieurs minutes s’écoulent avant qu’ils retrouvent leur langue et que Samir puisse bredouiller quelques phrases en anglais. Ils montrent leur passeport, mais l’officier les déboute: pas de visa Schengen. Il leur ordonne de se regrouper. La bande de Syriens est réunie sous le contrôle des gardes-frontière hostiles qui les entourent: «Deutschland ist geschlossen! [L’Allemagne est fermée]», répète à la cantonade le gradé qui dirige l’opération. Tiens. Pour eux, c’était la Suisse, le pays à éviter. «On n’a pas du tout l’intention d’y aller. On sait qu’on y sera refoulés à tous les coups», nous avait déjà glissé Tariq à Milan.

Un Africain montre pour la cinquième fois ses papiers en règle, et fulmine, à bout de nerfs. Il interpelle un policier et enguirlande sa femme en passant. Le policier le rembarre sans ménagement: «Des comme toi, j’en vois des centaines par jour.»

Pas la moindre négociation possible. «Je dois faire mon travail, c’est comme ça. Sans document valable, ils ne peuvent pas traverser la frontière. C’est difficile, mais c’est comme ça. Ils sont vraiment beaucoup à tenter de quitter l’Italie», répète le fonctionnaire, qui fait mine d’être un peu touché par ce «drame humanitaire».

Nous voilà donc, quelques minutes plus tard, sur le quai de Bolzano. Tariq, Afran, le petit Maher, Samir et son cousin s’aperçoivent rapidement que Moncef est aussi là: il a également été pincé. Tous ont la mine des mauvais jours. Samir ne comprend pas qu’on puisse les appréhender à des dizaines de kilomètres de la frontière autrichienne. Il pourrait être un simple touriste désireux de voir du pays. Mais non.

Tous, ainsi que deux autres clandestins, sont emmenés au poste de police situé sur le quai de gare. Deux hommes en civil suivent le groupe. Les Syriens craignent d’être forcés de donner leurs empreintes, ou même d’être malmenés, battus. C’est ce qui se passerait en Syrie.

Tariq, Afran, Samir, Abou Leyla, Maher et Moncef disparaissent dans le poste de police. Interdiction de les suivre. Tariq fait un signe de la main. Comme pour dire qu’il ressortira vite.

Tous les prénoms sont fictifs

Soudain, Tariq glisse une phrase au petit, qui ferme instantanément les yeux, raide comme un piquet

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