«Pas de problème!» Au téléphone déjà, Gül Hanim * tient à écarter toute ambiguïté. Membre de la minuscule communauté chaldéenne (moins d’un millier de membres), elle a mené sans accroc une carrière de sportive de haut niveau – «Peut-être parce que j’ai un prénom turc», concède-t-elle toutefois.

Les prénoms signent encore souvent, en Turquie, l’appartenance religieuse. Et confèrent aux membres des minorités cette touche d’exotisme sur laquelle peut se construire, plus sournoise, une représentation du chrétien ou du juif comme étranger. Anna Maria Aslanoglu, étudiante en histoire, choisit d’y voir le côté positif de la différence: à chaque nouvelle rencontre, elle doit expliquer qu’elle est «roum» – romaine – le nom donné à la minorité orthodoxe grecque. A Istanbul, l’explication n’a pas besoin d’être longue: «Tout le monde sait que certains Turcs sont chrétiens ou juifs.»

Ailleurs, concède Gül Hanim, c’est plus compliqué. Les Chaldéens, implantés surtout à l’est de la Turquie, ont émigré en masse en raison de menaces et de pressions dont elle ne veut pas parler pour eux: elle est née à Burgaz, une des îles des Princes, dans un environnement majoritairement grec. Elle n’y a récolté que des souvenirs heureux – et la maîtrise du grec à côté du turc, de l’anglais, du français et de l’allemand.

Les Grecs aussi, pourtant, sont partis. Encore plus de 100 000 à Istan-bul au lendemain de la Deuxième Guerre, ils sont tout juste 2000 à 3000 aujourd’hui. Les différentes étapes de la crise chypriote ont échelonné cet exode, motivé par des expropriations, des menaces et des exactions.

Une date est restée marquée dans les mémoires. Le 6 septembre 1955, alors que se débat l’avenir de Chypre, encore sous mandat britannique, une bombe explose dans la maison de naissance de Mustafa Kemal Atatürk à Salonique, sans doute mise là par un membre des services secrets turcs. Des manifestants sont alors amenés par camions au centre d’Istanbul, convoyés par les syndicats du Parti démocrate au pouvoir, soigneusement chauffés puis lâchés sur les commerces grecs, mais aussi juifs et arméniens, du quartier de Pera. Plusieurs heures de pillages, de destructions et de violences, poursuivies dans les habitations. Des viols. Au moins 12 morts.

Yorgi Okumus y était, garçon dans un restaurant de l’avenue de l’Indépendance, dont les rues sont restées jonchées deux jours de tissus, de vêtements et d’appareils électro-ménagers jetés des fenêtres par les pillards. A 88 ans, il vit toujours à Istanbul, copropriétaire d’une des plus fameuses meyhanés du quartier européen, ces bistrots où l’on déguste des mézés avec du raki et qui se multiplient depuis que la ville est devenue un haut lieu du tourisme urbain.

Il n’était pas assez riche pour partir, explique-t-il. Et puis on ne quitte pas son pays comme ça. Car, même roum, il est Turc: cinq ans de service militaire dans l’aviation, dont les photos souvenirs ne quittent pas la poche intérieure de sa veste, sont là pour en témoigner. Aujourd’hui, il ne regrette pas. «Tout le monde ici sait que je suis chrétien mais regardez: quand tous les restaurants de la rue sont vides, le mien est déjà plein.» Même si la vie n’est plus ce qu’elle était. Naguère, la Pâque orthodoxe était célébrée par une procession, cierges allumés, dans les rues d’Istanbul. Aujourd’hui les cloches des églises sonnent toujours – mais elles sont de plus en plus nombreuses à rester fermées, faute de paroissiens.

Les églises ont droit de cité en Turquie. Dans le quartier cosmopolite de Pera, mais aussi à Kadirköy et à Kuzguncuk, sur la rive asiatique du Bosphore, on en rencontre à tous les coins de rue. Elles se heurtent toutefois à l’hostilité parfois active des ultranationalistes et aux tracasseries des bureaucrates. En ouvrir une nouvelle implique un gymkhana administratif épuisant et hasardeux. Même pour obtenir l’autorisation d’effectuer des travaux d’entretien, il faut s’armer de patience et de ténacité.

C’est toutefois dans un autre domaine que se sont exercées les discriminations les plus importantes: celui des biens immobiliers des fondations ecclésiastiques. Ces derniers, relève Emre Öktem, privat-docent à la Faculté de droit de l’Université Galatasaray, spécialisé dans le droit des minorités, ont été systématiquement expropriés au fil d’interprétations judiciaires tendancieuses de la loi qui, en 1936, a permis leur légalisation dans le cadre du tout nouveau Code civil, calqué sur celui de la Suisse.

La décision la plus problématique, confirmée en 1974 par la Cour de cassation, consacre la confiscation des biens détenus de fait par les fondations mais non mentionnés lors de leur officialisation en 1936. Elle leur interdit en outre l’acquisition de nouveaux biens. Appliquée avec plus ou moins de rapidité et de venin aux différentes communautés, cette jurisprudence entrave le financement de leurs activités sociales: écoles, hôpitaux, centres culturels, etc. Et le motif invoqué est, s’il se peut, encore plus préoccupant: les membres des religions minoritaires sont considérés, malgré leur passeport turc, comme des étrangers, qu’il faut empêcher d’acquérir des biens nationaux.

C’est le cœur du rapport troublé de la Turquie avec ses chrétiens. Marqué par le souvenir d’un Empire ottoman où religion et appartenance nationale étaient étroitement mêlées et par la chape de silence posée sur les massacres qui ont vidé, entre 1915 et 1923, l’Anatolie de la quasi-totalité de ses chrétiens. La déportation et l’assassinat en masse des Arméniens en 1915 devant l’avancée des troupes russes est le plus connu de ces épisodes sanglants. D’autres massacres ont accompagné, des deux côtés, la guerre gréco-turque pour la maîtrise de l’ouest de l’Anatolie entre 1919 et 1922. La paix conclue sous l’égide des Puissances a passé par des échanges massifs de population, chrétiens de Turquie contre musulmans de Thrace.

C’est donc une Turquie presque ethniquement pure qui a signé, en 1923, le Traité de Lausanne qui consacre son indépendance, son territoire – et son obligation de donner des droits à ce qui reste de ses minorités religieuses. Une protection ambiguë, qui permettra au gouvernement turc de considérer quand ça l’arrange les droits de ses citoyens non musulmans comme une question de politique internationale. Et, grâce à une interprétation restrictive du traité, de ne reconnaître officiellement que certaines minorités – grecque, arménienne et juive – et non d’autres – syriaque ou chaldéenne par exemple.

La cathédrale la Sainte-Croix, sur l’île d’Akdamar, est là depuis le Xe siècle. Elle a été le siège du patriarcat arménien avant d’être vandalisée en 1915. Sa photo, l’une des vues les plus célèbres du lac de Van, dans l’est du pays, figure en bonne place dans le bureau d’où Zakarya Mildanoglu préside à l’agrandissement du centre commercial flambant neuf de Kuyumcukent (la ville des orfèvres) près de l’aéroport Atatürk. L’architecte a dirigé sa restauration. Mais, déplore-t-il, il n’a pas été autorisé à remettre une croix sur son dôme. Ni à y prier, même une fois par an pour la fête de l’église. Les traces de la présence, naguère massive, des Arméniens, en Anatolie, peuvent aujourd’hui être revalorisées. Mais seulement sous forme de musées.

Zakarya Mildanoglu tient toutefois une sorte de revanche. Dans le centre commercial des orfèvres, la direction a installé un mesdjit – un lieu de prière pour les musulmans comme il s’en multiplie partout depuis l’arrivée des islamistes modérés au pouvoir. Il a proposé d’en créer un autre pour les chrétiens. Une demande un peu paradoxale – les chrétiens d’Istanbul ne manquent pas d’églises (c’est, on l’a compris, plutôt le contraire) et la coutume de disposer d’un espace de recueillement sur son lieu de travail est avant tout musulmane.

Plus que de prier, il s’agissait pour l’architecte de marquer une présence – les chrétiens arméniens et syriaques sont nombreux dans le travail et le commerce de l’or – et un droit. Ça a marché: non seulement l’autorisation d’installer une «chambre de recueillement» chrétienne a été accordée mais l’idée a plu au premier ministre Recep Tayyip Erdogan, en visite dans le centre. Il a annoncé aux médias qu’une église allait y voir le jour. De sorte que le lieu de prière proposé par Zakarya Mildanoglu, avant même d’être réalisé, est devenu un symbole du visage ouvert que la Turquie tient aujourd’hui à montrer aux cultes minoritaires.

Ce n’est pas le moindre des paradoxes: le laïcisme intransigeant affiché par la République turque au ­siècle dernier avait favorisé l’assimilation presque indissociable des termes «turc» et «musulman» et la mise à l’écart des minorités. L’islamisme new-look qui domine depuis 2003 n’a pas libéré que les foulards. Il favorise, au moins officiellement, le dialogue interreligieux, la tolérance et un regard nouveau sur le passé.

C’est bon pour les affaires. On l’a compris dans le district d’Antalya, où de nombreux Allemands, Scandinaves et Russes viennent chercher le soleil – et pour les derniers, le souvenir de saint Nicolas de Myre, leur patron, né non loin de là. L’association des investisseurs de la ville touristique de Belek y a favorisé la construction d’un «jardin de la tolérance» où se côtoient une église, une mosquée et une synagogue. Une église orthodoxe est également en vue à Antalya même. A Ankara, le fondateur de l’Université Bilkent, l’homme d’affaires aujourd’hui nonagénaire Ihsan Dogramaci, y a installé récemment une mosquée unique, où chrétiens et juifs (essentiellement les professeurs et étudiants étrangers) peuvent également faire leurs dévotions.

Cette façade souriante, fortement encouragée par le processus de rapprochement avec l’Europe, n’a pas changé d’un coup la vie des chrétiens d’Istanbul. Aujourd’hui encore, précise Zakarya Mildanoglu, un Arménien n’a aucune chance de trouver un emploi dans la fonction publique. Certaines administrations vont même plus loin et s’assurent, avant l’embauche, qu’un candidat musulman n’a pas des ancêtres chrétiens.

Modifiée deux fois dans le cadre du processus d’harmonisation avec l’UE, la loi sur les fondations conserve, dans sa dernière mouture, une réserve fondée sur une disposition du Traité de Lausanne qui mentionne les obligations de la Grèce face aux musulmans de Thrace. Les droits des citoyens turcs de religion chrétienne restent, en somme, suspendus à une exigence de réciprocité de la part d’un Etat tiers – un raisonnement juridique biscornu qui trouve des échos dans le débat suisse sur les minarets. Mais n’empêche pas des progrès importants: les fondations ecclésiastiques peuvent désormais officialiser les propriétés qu’elles détiennent de fait et en acquérir de nouvelles. Un processus de révision – seulement partielle, c’est un des problèmes – des expropriations effectuées depuis 1974 a été mis en place. Reste l’application, qui, note Karin Karakasli, coordinatrice du journal arménien Agos, dépend d’un changement de mentalité encore à réaliser.

Karin Karakasli publie en ce moment avec trois autres chercheurs le résultat d’une étude de plusieurs années sous le titre: «Arméniens en Turquie, communautés, individus, citoyens». Les auteurs se sont attachés à donner un visage plus objectif à la communauté arménienne et aussi à démentir, à travers les regards de ses membres, les clichés qui courent encore sur elle dans une majorité de la population turque.

Cet effort pour mieux faire connaître une communauté chrétienne n’est pas isolé. Le vent de liberté éditoriale qui souffle sur le pays a fait éclore des ouvrages toujours plus nombreux sur les minorités, leurs souvenirs y compris les plus anecdotiques, leur histoire y compris sous ses aspects les plus sombres. «Il y avait là une lacune historiographique béante, commente Anna Maria Aslanoglu. Aujourd’hui, il est possible de la remplir et c’est aussi plus facile car les archives sont mieux inventoriées, plus accessibles.»

Au-delà de ces aspects pratiques, cette éclosion témoigne, estime de son côté Karin Karakasli, de la volonté réelle d’une partie des intel­lectuels et de la société civile de dépasser les divisions du passé. Un homme a, du côté arménien, incarné plus que tout autre cette évolution: Hrant Dink, patron du journal Agos, journaliste, poète et écrivain. Engagé pour la défense des droits de sa communauté, il a toujours pris soin de les inscrire dans la dynamique générale de la lutte pour la démocratisation de la Turquie, dans la solidarité avec les autres combats menés au nom des droits humains.

Son assassinat le 19 janvier 2007 par un ultranationaliste a causé un électrochoc: des centaines de milliers de Stambouliotes sont descendus spontanément dans la rue aux cris de «Nous sommes tous Hrant», «Nous sommes tous Arméniens». Même si cette mobilisation est restée sans lendemain concret, elle a donné, note Karin Karakasli, «un fort sentiment d’identité aux jeunes Arméniens, la volonté de se battre avec leurs amis turcs pour une Turquie plus démocratiques».

Car amitié il y a. Hier, où de nombreux chrétiens et juifs de Pera ont été protégés des pillards de 1955 par leurs voisins musulmans. Et aujourd’hui, où Anna Maria Aslanoglu raconte s’être fait une meilleure amie de la jeune fille anatolienne à laquelle elle a dû révéler que tous les Turcs n’étaient pas musulmans. Mais les discriminations qui formaient hier une inévitable partie du paysage – «cela n’aurait pas dû se passer mais ça s’est passé», commente Yorgi Okumus à leur sujet – semblent aujourd’hui pouvoir être vaincues. Tous ensemble: «Nous devons cesser de nous replier sur nos problèmes, martèle Anna Maria Aslanoglu, et nous montrer solidaires des autres, les Kurdes notamment.»

Le mouvement, bien réel, est fragile. Car l’histoire de Hrant Dink ne s’arrête pas au fort moment de solidarité qui a suivi sa mort. Elle s’est poursuivie par deux procès. L’un a débouché sur la condamnation de deux responsables de la rédaction d’Agos, dont son fils, pour avoir «insulté l’identité turque» en reproduisant des propos qui lui avaient valu la même inculpation. Et le second, qui vise ses assassins, vire au scandale faute de volonté, de la part des juges, de chercher, derrière les exécutants, la main qui les a armés.

Les mouvements ultranationalistes entretiennent depuis toujours des relations troubles et jamais entièrement élucidées avec les secteurs les moins surveillés de l’Etat – services secrets, armée, police. Cette conspiration désignée sous le nom d’«Etat profond» est un acteur constant de la vie politique turque et se manifeste notamment par des violences illégales qui contredisent la volonté de démocratisation affirmée officiellement.

Ces violences n’ont pas épargné les chrétiens. Outre Hrant Dink, quatre autres personnes ont été tuées ces dernières années: le prêtre Andrea Santoro à Trabzon en février 2006 et trois membres d’une mission protestante – Necati Aydin, Tilmann Geske et Ugur Gürsel à Malatya en avril 2007. A chaque fois, les enquêteurs ont soigneusement évité de chercher au-delà des premières apparences.

L’Etat profond est au cœur d’une enquête judiciaire qui attire sur elle toutes les polémiques, l’affaire Ergenekon. Les investigations des juges se concentrent sur l’armée, le corps de gendarmerie et la mouvance républicaine (du nom du Parti républicain du peuple, fondé par Atatürk), aujourd’hui visée y compris dans ses activités apparemment les plus innocentes comme la distribution de bourses d’études. Mais ni les violences ni les complicités troubles n’ont disparu, et encore moins l’extrémisme, qui aujourd’hui se présente sous les deux visages pas ­toujours contradictoires de l’ultra-nationalisme et du fondamentalisme islamiste. Et, dans le camp laïque, on ne cesse de prédire la victoire de ce dernier dans un scénario à l’iranienne.

Une menace pour les chrétiens? Anna Maria Aslanoglu balaie la question d’un revers de main comme une «stupide paranoïa». L’optimiste Gül Hanim est plus nuancée: «Si j’avais des enfants, je les pousserais à émigrer», avance-t-elle, même si elle assure ne pas croire à des lendemains sous le signe de la charia. Le cas échéant, assure-t-elle, ses amis musulmans seraient bien plus visés qu’elle. Chrétienne, on la laisserait vivre selon ses coutumes.

«Nous avons trop souffert des préjugés des autres pour laisser nos propres préjugés nous éloigner des musulmans pratiquants, répond, de son côté, Zakarya Mildanoglu. Ils ont souffert comme nous de discriminations sous les précédents gouvernements et ils peuvent nous comprendre.» Mais il ajoute aussi croiser, sur les marges de ce mouvement, «des gens qui pourraient bien venir demain me couper la gorge».

Face à cette perspective enfin, Karin Karakasli voit deux parades: le soutien de l’Europe, qui a le pouvoir d’encourager et de promouvoir efficacement le processus démocratique en cours. Et la lutte avec ceux qui, à l’intérieur du pays «veulent un Etat transparent, au service de ses citoyens, qui accepte les responsabilités des atrocités commises dans le passé, non seulement contre les Arméniens mais aussi contre les Kurdes et les mouvements de gauche, une démocratie dans laquelle nul n’est une menace pour l’autre.»

Un premier pas a été fait avec l’accord passé au début du mois avec l’Arménie. Parce qu’il permettra peut-être à la Turquie de regarder enfin en face les événements de 1915. Mais surtout parce qu’il offre la possibilité, avec l’ouverture de la frontière, de renouer les liens entre gens, qui, avec les Kurdes, sont fils de la même terre. Et d’ajouter: «Si nous y arrivons, la Turquie pourrait servir de modèle à l’Europe, lui permettant de dépasser l’islamophobie dans un multiculturalisme ­sincère.»

* Nom fictif – pas de problème, mais…