Au premier coup d'œil, on ne voit que ça. Le mot «Schwein» (cochon) se détache en immenses lettres rouges sur le fond sombre de l'affiche. Au-dessus, le nom d'Emil Grabherr, conseiller communal UDC, s'étale noir sur blanc. Mais en y regardant d'un peu plus près, deux petits bouts de phrases apparaissent, qui donnent un sens à l'ensemble: «Antirassismusgesetz: Emil Grabherr hat noch einmal Schwein». En version française: «Loi antiraciste: Emil Grabherr a encore une fois de la chance».

Dans sa forme graphique comme dans l'effet de lecture recherché, cette affiche est la copie conforme de celle placardée sur les murs de la ville par l'UDC, à l'occasion de sa campagne contre la création d'un réseau de contact pour familles kosovares. Une initiative sur laquelle les Zurichois devront se prononcer le 7 juin prochain et qui a soulevé des débats passionnés dans la métropole alémanique. Il faut avouer que le slogan de l'UDC n'est pas d'une limpidité exemplaire: «Non aux Albanais du Kosovo», semble vouloir dire leur affiche. Si l'on se rapproche, le mot «réseau de contact», inscrit en petits caractères, rétablit in extremis le sens du message politique.

Profondément choqué par l'utilisation détournée du graphisme à des fins démagogiques, Däni Sulzer, publicitaire zurichois, a imaginé une réponse en miroir pour dénoncer le procédé. «L'UDC, en la personne d'Emil Grabherr, refuse hypocritement de reconnaître le double langage qui sous-tend son affiche, explique-t-il. J'ai voulu prouver le contraire avec professionnalisme. Et ouvrir un débat public sur les ambiguïtés du langage publicitaire.» Il s'est donc fendu d'une affiche provocante, décidé à payer les emplacements publics de sa propre poche. Quand on lui reproche son mauvais goût, il répond «que sa version est du même niveau que celle de l'UDC». D'ailleurs, dans le coin gauche de son affiche, on peut lire la phrase suivante: «Cher UDC, voilà la bêtise dont peut faire preuve la publicité. Signé: La masse pensante.»

Si Däni Sulzer est persuadé que les deux affiches se répondent sur le même mode, la police du commerce de Zurich en a, quant à elle, jugé autrement. Elle a interdit la version du publicitaire, estimant que son message portait gravement atteinte à l'honneur d'Emil Grabherr. «Cette affiche est insultante: on ne peut pas publiquement traiter quelqu'un de porc!» s'indigne André Müller, chef de la police du commerce. Quid du sens général de la phrase? «On ne voit pas du tout ce qui est écrit en petit.» Curieusement, il n'a pas besoin de lunettes pour déchiffrer les pattes de mouche de l'UDC: «C'est absolument clair: on saisit immédiatement qu'il s'agit d'une intention de vote.» André Müller a par ailleurs approuvé une deuxième version de l'affiche imaginée par Däni Sulzer, sur laquelle le «Nein» est simplement repris à l'encontre d'Emil Grabherr.

Juridiquement, le débat ajourné par la décision pour le moins inéquitable de la police aurait pu être passionnant. C'est en tout cas l'avis de Sigmund Pugatsch, spécialiste du droit en matière de publicité: «Les deux affiches auraient dû être placardées, celle du SVP comme celle de Sulzer. Ensuite, si des plaintes avaient été déposées, c'est un juge qui aurait dû trancher. Pas un policier.» Car André Müller se justifie en avançant que le politicien UDC aurait sans aucun doute porté plainte pour atteinte à l'honneur. Or c'est exactemement ce que désirait Däni Sulzer. Un moyen pour le publicitaire de faire avouer à l'UDC qu'on ne lit pas les petits caractères sur ses affiches.

Si le débat n'a pu avoir lieu devant un tribunal, la télévision s'est chargée, comme à son habitude, de le rendre public. Sans aucune hésitation, la chaîne locale TeleZüri a montré l'affiche interdite au cours de son journal du soir et s'est vue immédiatement poursuivie en justice par la section zurichoise de l'UDC. Cette dernière a accusé les journalistes d'être «des fossoyeurs de l'information». Enterrée ou pas, l'information n'en continue pas moins de nourrir le débat qui s'exprime dans l'illégalité. A plusieurs endroits de la ville, les affiches de l'UDC ont été déchirées ou retouchées. En lieu et place du «Kosovo-Albaner Nein», on peut lire «Kosovo-Albaner Fein» (Albanais du Kosovo: OK). Autre version: «UDC Nein». Sans oublier des affiches sauvages apparues sur les murs de Zurich: «Misanthropie, racisme et fascisme Nein».