Il n’a toujours pas téléphoné. A Bruxelles, beaucoup se demandent qui Barack Obama appellera en cas de crise, maintenant que l’Union s’est choisi pour la diriger le trio Barroso-Van Rompuy-Ashton. Mais le président américain, pour l’heure, les laisse cogiter. Il s’est contenté, pour saluer les nominations du 19 novembre à la tête de l’Union… d’un simple communiqué.

L’enjeu est pourtant de taille. Car avec l’entrée en vigueur du Traité de Lisbonne, le 1er décembre, l’UE entre dans une nouvelle ère. Son service diplomatique, hier compartimenté entre la Commission et ses délégations – chargées du commerce et de l’aide au développement – et les «représentants spéciaux» des Vingt-Sept, sera unifié et étoffé. Sa haut représentante pour les affaires étrangères, la Britannique Catherine ­Ashton, aura un statut de super-ministre. Bref: l’Union européenne, sur le papier, sera, une fois la nouvelle Commission investie par l’Europarlement en janvier 2010, en ordre de marche sur la scène mondiale.

Et alors? «Le premier risque sera celui de décevoir», assène Charles Grant, le directeur du Centre pour les réformes européennes de Londres. Et les experts de pointer le doigt vers Copenhague, où plus de 65 chefs d’Etat et de gouvernement se rendront à la mi-décembre au chevet du climat. Barack Obama – qui doit encore confirmer sa participation – y sera attendu de pied ferme. Tout comme le président chinois Hu Jintao ou le premier ministre indien Manmohan Singh. Au risque, pour l’UE, de ne pas ramasser les fruits diplomatiques de son engagement, dès 2007, à un calendrier contraignant de réduction des émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2020.

«Si les Européens ne font pas preuve d’une unité sans faille, surtout pour aider les plus vulnérables, nous pourrions devenir des boucs émissaires», avertit le ministre français de l’Ecologie, Jean-Louis Borloo. Car dans l’arrière-cuisine communautaire, le président de la Commission, José Manuel Barroso, devra mettre de l’ordre. On parle, à court terme, d’un besoin de financements publics mondiaux de 10 milliards d’euros l’an, entre 2010 et 2012. Un chiffre crucial pour nouer, ensuite, les alliances géopolitiques de demain. Mais certains pays européens traînent des pieds, excédés de ces contraintes pour leur économie et leurs usines.

«On va voir si l’Europe se comporte en leader», interroge un diplomate basé à Bruxelles. Tout en notant qu’en cas de succès, Nicolas Sarkozy, Gordon Brown et Angela Merkel ne lâcheront sans doute rien à M. Barroso ou à Mme Ashton. «Ils veulent une Europe visible, avec eux victorieux au milieu», complète l’analyste Nick Whitney, du European Council of Foreign Relations (ECFR).

Ce Britannique, ancien patron de l’Agence européenne de défense, tape depuis des mois sur le même clou: la réorganisation des institutions ne remplacera jamais l’absence de volonté. On pense bien sûr aux relations avec la Russie. Mais dans son dernier rapport, consacré aux liens transatlantiques, Nick Whitney accuse surtout les Vingt-Sept de «rater leur moment Obama», en s’évertuant à plaire à la Maison-Blanche. «Des pays comme le Royaume-Uni, les Pays-Bas et le Portugal pensent encore qu’ils ont une «relation spéciale» avec Washington. Or, les Etats-Unis ont besoin en Europe de partenaires forts, pas de protégés.»

Un décalage également pointé par John Vinocur, de l’International Herald Tribune. Selon lui, l’absence de Barack Obama aux célébrations de la chute du Mur, le 9 novembre à Berlin, en dit long: «Alors que les Européens s’auto-congratulaient et se cassaient la tête à nommer leurs nouveaux dirigeants, l’Amérique avait les yeux tournés vers la Chine et l’Asie…»

D’où la nécessité pour l’UE, selon Charles Grant, de revenir à quelques vérités de base, énumérées dans son rapport sur l’Union dans le monde en 2020. Une Europe forte requiert, pour lui, un succès sur le climat, une reprise économique, la constitution de centres d’excellence universitaires, l’élargissement dans les Bal­kans, une plus grande coopération judiciaire, et plus d’investissement européen dans les instances multilatérales.

Bref: plus d’intégration, plus d’argent et plus de lobbying. Et moins de temps passé à savoir, par exemple, qui représentera l’UE au G20, entre le président du Conseil, celui de la Commission et la haut représentante: «Le G20, c’est l’horreur concède un diplomate. Si l’on n’est pas capable de se déplacer autrement qu’en «troïka», alors que plusieurs pays de l’UE y sont représentés, on se couvrira de ridicule.»