Des carpes koïs colorées nagent entre les nénuphars, sur fond de pépiements d’oiseaux et de coassements de grenouilles. Un étang vu du ciel, voilà dans toute sa simplicité l’application Koi Pond sur l’iPhone (voir photo). Coincé entre deux individus hargneux dans un bus plein comme un œuf, le propriétaire de ce charmant microcosme virtuel effleure du doigt l’écran de son smartphone et c’est la surface du plan d’eau qui se ride. Ses voisins semblent trouver le spectacle ennuyeux ou relaxant, à chacun son karma. Ou peut-être sont-ils déjà blasés: Koi Pond est un énorme succès commercial avec plus de 600 000 téléchargements payants.

Des poissons, des paysages, des tangrams, des mandalas: l’App ­Store a fait le plein au rayon du poétique et du contemplatif. Ces applications ne servent à rien? Oui, mais elles ne vous diront jamais «game over». Elles sont rythmées par de la musique d’ambiance et des grands classiques du bruitage – les vagues, la pluie, les oiseaux. Et soudain, le portable prend des airs d’ashram ou de temple bouddhiste; à la limite du kitsch.

Les applications zen forment un genre à part, réparti dans les rubriques divertissement, forme et santé et style de vie de l’App ­Store. Elles ne rendent aucun service d’aucune sorte, ne sont aucunement amusantes, n’exigent aucun effort. Elles sont parfois payantes, 1 franc pour Koi Pond ou Tangram, et jusqu’à 4 pour iZen Garden 2, et pourtant, elles séduisent des centaines de milliers d’utilisateurs. Leur succès rappelle celui d’iBeer, qui permet de boire virtuellement une ­pression avec son portable; ou ­d’iSteam, qui recouvre l’écran de buée.

Mais qu’est-ce qui explique le succès de ces programmes, moins divertissants qu’Angry Birds et bien moins utiles que Mobile CFF? «Il existe plusieurs types de motivations, relève Olivier Glassey, sociologue spécialisé dans les nouvelles technologies à l’Université de Lausanne. Lorsque les iPhones sont apparus sur le marché, les applications comme iBeer remplissaient une fonction sociale. Il fallait être le premier à les avoir pour les montrer aux autres. Ça faisait de nous quelqu’un de branché, qui trouvait des choses intéressantes. Une fois qu’on l’avait montrée, cette application perdait son utilité et on ne l’utilisait plus.» Aujourd’hui encore, les meilleures perles sont souvent découvertes sur le smartphone du voisin. La curiosité et l’envie, moteurs de l’App Store.

Olivier Gassey attribue toutefois à l’application zen une autre fonction: remplir des interstices du quotidien. Comme une mini-évasion dans la vie de tous les jours, sans le stress des e-mails ou la notion de performance des jeux. Va-t-on finir par bouder les parcs pour se réfugier des heures durant dans l’iZen Garden?

«Quand les gens regardent pousser un bonsaï virtuel sur leur smartphone, ils n’ont pas l’impression de se trouver réellement dans la nature, précise le sociologue. Mais ils s’immergent tout de même dans ces petits univers. Par exemple, il existe une application dans laquelle on se promène le long d’une plage et où on trouve des coquillages qu’on rejette dans la mer. On peut aussi glisser un message dans une bouteille et la lancer à l’eau; et ramasser des bouteilles abandonnées par d’autres utilisateurs. C’est une forme de sociabilité soft avec un côté bucolique. On vit des petites interactions, mais sans les investir réellement. Il s’agit d’un niveau intermédiaire nouveau. Ces applications peuvent aussi se substituer à d’autres manières de se distraire comme le fait de jouer avec une petite balle.»

Le format des smartphones permet de stocker ces microcosmes dans une poche et de les faire émerger un court instant à tout moment de la journée. Quand on s’est lassé de nourrir des carpes, il suffit de charger la dernière mise à jour ou de passer à la conception de mandalas. Et de retourner encore sur l’App Store s’offrir la dernière trouvaille d’un collègue.

Michael Stora est psychologue à Paris, il a cofondé l’Observatoire des mondes numériques en sciences humaines. Il estime que l’écran tactile des smartphones tient pour beaucoup dans l’attrait exercé par ces programmes. «Pour un bébé, la vue est liée à la séparation, car quand il masque sa mère de la main, elle n’existe plus, explique-t-il. A l’inverse, le sens du toucher ramène à un sentiment de fusion. Caresser une image donne donc l’illusion de combler un manque, une distance. C’est ce que font parfois spontanément les gens avec la photo de leur conjoint absent.»

Le smartphone, objet sensuel, doudou numérique où l’aire des jeux et de la détente côtoie les fonctions les plus indispensables. Tour de contrôle de nos activités, il permet d’un glissement de doigt de passer du travail à la détente, de l’inter­action à la contemplation. «Et en plus, il vibre», glisse malicieusement le psychologue.

Ces applicationsne servent à rien? Oui, mais elles, elles ne vous diront jamais «game over»