L'idée lui est venue il y a six mois, en pleine déferlante du Titanic. Plus précisément au moment où, enfin, Leonardo Di Caprio allait embrasser sa riche héroïne. C'est alors que, juste à coté du siège où s'était installé Raoul Girod, le téléphone portable de sa voisine s'est mis à sonner: «Son mari lui demandait où elle avait rangé le poulet dans le frigo». Ça lui a gâché la fin du film, à Raoul Girod. Mais ce coup de fil intempestif a peut-être sonné pour lui le début de la gloire. Celle d'un homme qui, faisant taire les portables, permet aux humbles citoyens, de pouvoir, si on le permet, déjeuner en paix.

Raoul Girod est, à 54 ans, un Géo Trouvetout, un inventeur. Un ingénieur ingénieux. Ingénieur, il l'est, des Arts et Métiers. Ingénieux, il l'a prouvé, au moins 14 fois. C'est le nombre des brevets qu'il a déposés. D'autres sont en cours d'étude. Tous ont plus ou moins trait à des aspects de la vie des entreprises, que ce soit pour sécuriser des échanges sur Internet ou donner une valeur légale à des fax. Mais son dernier, le «brouilleur de portables», pourrait quand il sera commercialisé, à la fin de l'année, toucher directement le grand public.

En France, il y a actuellement 7,5 millions de portables. Il y en aura 10 millions l'an prochain. Et l'arrivée sur le marché de portables destinés aux enfants pourrait porter le chiffre total à environ 20 millions d'ici l'an 2000. D'où le danger de vivre une civilisation où les humains marcheront tous avec une prothèse téléphonique sur l'oreille. Où il sera difficile, entre la poire et le fromage, d'échapper à la stridence modulée des téléphones que les convives n'auront pas débranchés. Où les héros de cinéma se verront frustrés du baiser final par la sonnerie maléfique. Voire, pire encore, lors des finales à Roland-Garros, où les joueurs seront décontenancés au moment du point décisif. Raoul Girod a vu tout cela. Il a vécu aussi les réunions d'entreprise transformées en partie de carillon.

«Dans mon entreprise je me suis rendu compte qu'avec ces sonneries j'avais un problème. J'ai constaté que les solutions n'existaient pas, que l'on ne pouvait compter sur le seul sens du civisme des gens, alors j'ai décidé d'inventer la parade.» C'est ainsi, après le naufrage de son Titanic, qu'il a pris le mors aux dents et mis au point son ingénieux système: un boîtier, style boîte à chaussures, surmonté de deux antennes.

La première est braquée en direction du local à brouiller, l'autre sert à envoyer des messages aux opérateurs des mobiles. Le principe: profiter des trois secondes obligatoires d'échange d'informations entre le relais de l'opérateur qui envoie une communication et le téléphone portable qui va la recevoir, pour s'interposer, filtrer l'appel et, le cas échéant, le brouiller avant que la sonnerie se déclenche. Le brouilleur, en fait, se substitue au téléphone mobile dès que celui-ci est contacté par le relais de l'opérateur. Il envoie en retour un message à l'opérateur indiquant qu'il ne peut être contacté puisque le mobile est dans une salle de travail, de restaurant, un cinéma, un wagon. Le message est alors détourné vers la boîte vocale du téléphone portable. Le filtre est cependant sélectif puisqu'il peut laisser passer des numéros prioritaires comme ceux des services de secours ou de médecins par exemple. Le tout s'effectue en silence, sans que personne ne s'aperçoive de rien. Le propriétaire du mobile pourra retrouver l'appel qui lui était destiné à la sortie de la salle brouillée.

Cet ingénieur lyonnais est né à Oyonnax, non loin de la Suisse. «Dites leur, aux Suisses, qu'à l'école j'ai appris à compter septante et nonante.» L'un de ses premiers clients a été… un curé: «Il en avait assez d'entendre les sonneries pendant sa messe.» La société Michelin a d'ores et déjà pris une option sur 28 boîtiers; un par salle de réunion. Des universités sont intéressées pour en équiper leurs amphis de cours.

Raoul Girod évalue le marché à 100 000 équipements sur cinq ans. Un marché qui s'adresse avant tout aux professionnels – «il ne s'agit pas de brouiller les appels du voisin de l'immeuble» – qui pourront débourser entre 1250 et 2500 francs suisses pour s'équiper du fameux boîtier.

Pour arriver à passer au stade de la fabrication, Raoul Girod a dû surmonter un obstacle inattendu: la méfiance des opérateurs qui craignaient de voir disparaître une partie de leurs recettes. Il les a rassurés en mettant au point le système du filtre sélectif, et surtout en obligeant ceux qui s'équiperaient du système à prendre un abonnement «spécial brouillage» auprès des opérateurs.

Les clients désormais se bousculent et peuvent toujours joindre Raoul Girod: quand il est absent il détourne ses communications sur son portable. Ne pas appeler aux heures des repas. Ni quand la France marquera un but en finale de la Coupe du monde.