Le Groupe Kirch n'entend pas laisser le doute s'insinuer. «Nous avons trouvé le financement nécessaire à l'achat des droits de télévision pour la Formule 1», assure un porte-parole. Habitué à brasser les milliards et les participations, le magnat munichois de l'industrie médiatique Leo Kirch élargit encore son empire tentaculaire. Son alliance avec EMTV scellée en janvier 2001 lui vaut de contrôler les 50% qu'EMTV détient dans SLEC, la société qui commercialise le spectacle des bolides rugissants. Leo Kirch apporte 550 millions de dollars pour financer la moitié de cette participation mais aussi les 987 millions dont EMTV a besoin pour concrétiser le rachat d'une tranche supplémentaire (25%) de SLEC. Cette dernière transaction avait été convenue il y a une année entre Thomas Haffa, le patron de EMTV, et Bernie Ecclestone, l'organisateur de la F1 qui détient le solde du capital de SLEC.

C'est le résultat le plus spectaculaire de la prise de contrôle (16,4% du capital, 25% des voix) de EMTV par le Groupe Kirch. Bernie Ecclestone n'avait pas prévu ce scénario et il promet de mener la vie dure à Kirch. Le groupe munichois ne s'en émeut pas. Les droits de diffusion de la F 1 sont vendus à RTL jusqu'en 2003. Pour la suite, on verra. Bernie Ecclestone conserve contractuellement le droit de décider à qui les droits doivent être vendus. L'essentiel, pour Kirch, sera d'encaisser le produit de leur cession. Le spectacle télévisé de la F1 intéresse toute la planète, ce qui rend son commerce extrêmement lucratif. Exactement comme les droits pour les championnats du monde de foot 2002 et 2006, propriété de… Kirch, lequel négocie durement leur cession aux diffuseurs allemands ARD et ZDF, au risque de priver les Allemands de matchs en direct.

Vendre des images: c'est le métier que Leo Kirch, 74 ans, a épousé voilà plus de 40 ans. Son père était un modeste vigneron de Würzburg. Le jeune Leo a eu la chance d'étudier, prenant ses distances avec les parquets et la cave familiale. Un jour pluvieux de janvier 1956, il est à Rome et visite Cinecittà. Il assiste à la projection de La Strada et s'enthousiasme pour le chef-d'œuvre. Federico Fellini est encore un inconnu, mais Kirch achète pour 130 000 DM les droits de diffusion du film en allemand. Le montant était élevé pour l'époque, et Kirch n'avait aucune garantie de trouver des diffuseurs. C'est son premier achat, qui démontre son intuition et son goût du risque, légendaires.

Quand, dans les années 60, la télévision s'impose dans les foyers et fait chuter le nombre d'entrées dans les cinémas, Leo Kirch corrige le tir: il achètera désormais des films pour la télévision, en masse. Son catalogue compte aujourd'hui quelque 11 500 titres et plus de 40 000 heures de séries télévisées, ce qui lui vaut d'influencer largement les programmes des diffuseurs publics et privés allemands, enfermés dans une relation de dépendance.

Petit à petit, Leo Kirch a investi toute la chaîne de l'industrie de l'image, de la production de films à leur diffusion en passant par la vente des droits. Premier pilier de la holding Kirch, la société Kirch Media (Leo Kirch détient 74,47% du capital) est le plus grand groupe de télévision privée en Allemagne. Cette entité réunit sous un même toit les activités de télévision commerciale comprenant les chaînes SAT 1 et ProSieben ainsi que Kabel 1, la chaîne d'information en continu N24 et la chaîne sportive DSF. Les autres activités sont le commerce des licences, la production de programmes et le développement de technologies multimédias.

La télévision par abonnement, développée par l'entité Kirch PayTV, constitue le deuxième pilier. C'est le secteur le plus fragile et le plus tourné vers l'avenir. Quand bien même il existe en Allemagne une offre télévisuelle pléthorique (quelque 30 chaînes gratuites), Leo Kirch parie sur la télévision numérique et payante. Il y aurait déjà englouti des milliards de marks, pour le moment sans grand succès. Cela explique les doutes sur la santé du holding, doutes d'autant plus récurrents que Leo Kirch entretient une parfaite opacité sur ses sociétés. Aucune n'est encore cotée en Bourse si bien que les comptes ne sont jamais publiés.

L'aventure de la télévision digitale a tenté Canal+ et Bertelsmann, qui se sont brièvement associés à Kirch. Après leur retrait, Leo Kirch a plié, mais pas cédé. Le manager a réussi à produire une palette de 25 programmes, «Premiere World», pour sa télévision à paysage, Pay-TV, accessible au moyen d'un décodeur produit par son groupe. Au menu: des films, du sport à haute dose (tous les matchs de foot de la Bundesliga), des émissions de service et de distraction pour la famille et de la musique de gala. Le groupe admet toutefois que le nombre d'abonnés stagne (2,2 millions).

Manquant de capitaux pour poursuivre en solitaire, Leo Kirch a été contraint de céder 24% de ses parts dans KirchPay TV à la société britannique de télévision par satellite British Sky Broadcasting de Rupert Murdoch. Une bouffée d'oxygène à 2,9 milliards de marks. Il a aussi enregistré la double entrée (chaque fois 3,19%) de Berlusconi (Fininvest) et du prince Waleed dans le capital de Kirch Media: un bonus de 750 millions de marks. Leo Kirch veut réaliser avec Berlusconi le premier réseau européen de télévision commerciale, et il rêve d'imposer à l'Europe la télévision numérique à péage. Des projets concurrents existent du côté de Vivendi-Seagram. La bataille pour la télévision de demain est acharnée.