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Magnétiques marionnettes

Jusqu’à ce dimanche, Neville Tranter présente «Mathilde» au Théâtre des Marionnettes de Genève. Rencontre avec un artiste australien qui, depuis trente-cinq ans, crée des poupées au regard de braise. Des personnages puissants et fascinants, qui éclairent la face sombre de nos âmes.

Magnétiques marionnettes

Jusqu’à ce dimanche, Neville Tranter présente «Mathilde» au Théâtre des Marionnettes de Genève. Rencontre avec un artiste australien qui, depuis trente-cinq ans, crée des poupées au regard de braise

Elles nous mettent à genou. Nous tirent les larmes, nous terrorisent, nous rendent presque fous. Elles nous font rire aussi, mais d’un rire grotesque qui libère, car les sujets qu’elles incarnent sont rarement légers. Yeux de diamant, faces de muppets, les marionnettes de Neville Tranter sont des monstres d’efficacité. Et, souvent, des monstres tout court. Dracula, Franken­stein, Hitler, Ben Laden: depuis trente-cinq ans qu’il sévit en Europe, l’artiste a hissé les pires figures en scène. Car cet Australien né dans la ville aborigène de Toowoomba ne craint pas les zones d’ombre. Au contraire, il confie à ses créatures au regard brillant cette mission: pousser chaque spectateur à dialoguer avec ses propres démons.

Ces jours, au Théâtre des Marionnettes de Genève (TMG), Neville Tranter transporte ses armes d’interpellation massive dans un home pour personnes âgées. Et sa charge, Mathilde*, est musclée. Directeur cupide, pensionnaires maltraités, le spectacle, qui touche au vivant en fin de vie, remue profondément.

Il y a ce petit vieux qui, cheveux en bataille sur menton tremblant, veut qu’on «lui ouvre la porte». «Il ne veut pas mourir ici», confie-t-il à sa peluche, le lion Léon, qui partage avec son maître la même expression démunie. Il y a cette grand-mère déplumée qui téléphone au journal local pour dénoncer l’extinction du chauffage et des lumières sitôt que les visiteurs ont le dos tourné. Elle est si fripée, cette justicière en chemise de nuit, que son visage et son cou ne sont que plis. Et puis, il y a Lucy. Yeux verts étirés comme une plaine d’hiver. Handicapée, âgée, elle cherche son frère. Elle l’appelle, l’appelle, et son cri troue le silence de la nuit…

Bien sûr, pour l’économie du récit, Neville Tranter a aussi imaginé un duo comique. Le directeur de l’EMS, regard rose étincelant pour veste à motifs léopard, et son acolyte, croque-mort dont l’abondance de cercles verts autour des yeux annonce la morbidité de ses intentions. Leurs apparitions permettent de relâcher la pression. Mais sur le fond, pas de répit. Dans ce spectacle de marionnettes pour adultes, à voir jusqu’à dimanche, Neville Tranter condamne la maltraitance institutionnelle dont sont de plus en plus victimes les personnes très âgées. Que faisons-nous de nos aînés, semble interroger le créateur présent à côté de ses créatures et qui, ici, dans le rôle de la mort, invite la centenaire Mathilde pour sa dernière danse, sa valse ultime…

Car oui, les marionnettes de Neville Tranter sont stupéfiantes. Mais elles ne seraient rien sans leur géniteur, qui, toujours présent sur le plateau, installe avec elles un rapport hypnotique. Une relation faite de stupeur, d’attirance et de tension. Un face-à-face diabolique dont on n’arrive jamais à démêler qui manipule qui? Bien sûr, la raison veut que l’artiste préside au destin de ses êtres de chiffon. Mais que vaut la raison face à Underdog, vu au début des années 1990, et qui reste comme un des grands chocs de notre parcours critique? Sur scène, Neville Tranter interprétait un être fruste, limité, totalement soumis à sa marionnette de père, Lazarillo, directeur d’un Théâtre de la peur, et qui, de fait, avec ses cheveux filasses et ses yeux mordants, était terrifiant. Neville Tranter, le regard baissé, le corps entravé de chaînes, apparaissait tel un animal de foire soumis à la cruauté d’un tortionnaire. Plus le père criait, plus le fils se tassait. On en venait à oublier la masse musculaire de l’acteur au corps et à la face de boxeur. Un colosse qui sait comme personne se faire minuscule, sans ressources.

Elle est là, la puissance dramatique de cet artiste australien qui, depuis 1978, a établi son Stuffed Puppet Theater à Amsterdam, «parce qu’en Australie, la notion de marionnettes pour adultes n’existe simplement pas». Neville Tranter ébouriffe, car il parvient à donner l’illusion que ses poupées sont plus vivantes, ou en tout cas, plus puissantes que lui. «Ce n’est pas une illusion», corrige-t-il lors d’un entretien un rien surréaliste. «Je ne suis pas seul sur scène. Mes marionnettes existent et me préexistent. Je ne fais que leur donner une forme et une voix. Quand je les dessine avant de les fabriquer, elles sont déjà là!»

Comme l’entretien se déroule en anglais, il semble utile de préciser: «C’est bien vous qui choisissez le sujet dont vous voulez parler?» «Oui et non, répond le marionnettiste. Parfois, comme ce fut le cas pour Mathilde , je vois d’abord les personnages et ensuite le sujet émerge.» Mathilde, justement. Malgré ses 102 ans, l’aînée est suspendue à une barre fixe de bout en bout du spectacle. Drôle de posture pour une vieille dame. «Oui, elle m’est apparue ainsi, insiste Neville Tranter. Cette traction vers le haut signifie peut-être sa survie. On peut aussi penser qu’elle essaie de sortir de son lit…»

En 1984, le marionnettiste a déjà eu ce flash visionnaire. Pour son premier travail en solitaire, à 29 ans, l’artiste a imaginé que les sept péchés capitaux étaient le fruit d’une union entre Faust et Méphisto! Dans ce spectacle, les péchés, fâchés, viennent reprocher à leurs géniteurs de leur avoir donné la vie. «La jalousie, je l’ai immédiatement vue comme une veuve, la tête recouverte d’un foulard blanc, un être à la fois homme et femme qui, un moment donné, arrache un de ses propres doigts. La jalousie n’est-elle pas le comble de l’autodestruction?» questionne le marionnettiste en saluant «la souplesse des puppets». «Elles peuvent tout faire, se réjouit-il. Perdre une tête, un membre, se disloquer, se recomposer. Elles expriment magnifiquement la cuisine intérieure de nos émotions.»

Parfois, il arrive que les marionnettes de Tranter soient en pièces détachées dès leur conception. Ce fut le cas pour la très belle mise en scène d’Acis et Galatée , en 2007, opéra baroque de Händel que l’artiste a créé au TMG. «Le fait de séparer la tête et le corps de ces êtres féeriques permettait d’intégrer naturellement les chanteurs aux mouvements. Ainsi, ils portaient une partie de leur personnage», explique l’artiste.

Un artiste qui apparaît aussi doux et gentil que ses univers sont sombres et tourmentés. Jusqu’à provoquer un tollé. Dans Cuniculus , création de 2009, Tranter a voulu montrer à quel point de bestialité pouvait parvenir une communauté contrainte, par la guerre notamment, à se terrer dans un abri. Ses personnages, des lapins, accumulaient les barbaries, jusqu’au meurtre d’un lapinot ramené à la maison par la mère nourricière. «Certains directeurs n’ont pas voulu programmer cette pièce en disant que les lapins ne les intéressaient pas… C’est bien sûr la violence du propos et du traitement qui les a rebutés.»

Une violence qui, étrangement, était absente ou presque du spectacle que Neville Tranter a consacré à Hitler en 2003. «Là, je dirais que c’est le contraire: on est parti de l’horreur et on est allé vers l’humain. Ce spectacle était une commande du service culturel de Weimar qui avait apprécié mon Frankenstein en 1999. Ils avaient vu que je savais parler des monstres! D’abord j’ai dit non, et ensuite, j’ai réalisé que c’était une bonne manière d’en finir avec Hitler, de le laisser derrière, à «son» XXe siècle funeste. J’ai fait trois ans de recherche et je me suis concentré sur les derniers jours du despote, lorsqu’il est enfermé dans son bunker avec Eva Braun. J’ai montré sa fragilité, dans l’idée que chaque tyran a d’abord été un enfant…» Le spectacle, un énorme succès, a été joué pendant onze ans. Neville Tranter y apparaît en uniforme, serviteur docile du Führer. Une présence soumise, encore?

«Bien sûr. Comment voulez-vous lutter contre l’attraction qu’opèrent les marionnettes? Ce sont elles, les stars, elles que le public regarde. J’ai tout intérêt à opter pour la discrétion», sourit l’artiste. Une discrétion qui ne trompe personne. Derrière ces créatures, aussi magnétiques soient-elles, il y a le talent d’un homme.

* Mathilde , jusqu’au 28 septembre, Théâtre des Marionnettesde Genève, 022 807 31 07, www.marionnettes.ch

Que faisons-nous de nos aînés, interroge le créateur qui, ici, dans le rôle de la mort, invite la centenaire «Mathilde» pour sa dernière danse

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