« […] Le malheur de la nationalité belge, c’est qu’elle est partagée, par la langue, en deux courants qui l’entraînent fatalement en sens opposés, d’un côté vers la France, de l’autre vers l’Allemagne. Aussi, pendant la dernière guerre, les sympathies étaient-elles presque également partagées entre les deux pays. D’après le dernier recensement, il y aurait en Belgique 2 041 784 habitants parlant le français ou le ­wallon, 2 406 491 Flamands, et 308 661 individus connaissant les deux langues. Les premières évaluations peuvent être justes, mais je doute beaucoup de l’exactitude de la troisième, car à Bruxelles seulement, devenu presque une grande capitale par suite de l’annexion de ses faubourgs, les quatre cinquièmes de la population parlent plus ou moins parfaitement le flamand et le français. Quoi qu’il en soit, cette différence de langage divise la nationalité en deux fractions bien distinctes, qui ne sympathisent guère l’une avec l’autre, d’autant plus que les Flamands prétendent être sacrifiés aux Wallons, le français étant la langue officielle du pays.

Pas de flamand à la Chambre

Un représentant, M. Gerrits, a longuement développé, la semaine dernière, à la Chambre les griefs des Flamands, demandant entre autres que le texte des lois soit rédigé dans les deux langues; que la publication des Annales parlementaires ait lieu dans les deux langues également; que l’armée soit divisée en régiments flamands et wallons; enfin que le français ne serve plus de base à l’enseignement public dans les provinces flamandes.

Cette question de langues a occupé plusieurs séances, l’orateur du gouvernement se bornant à déclarer qu’il existait, dans l’administration, un département spécial affecté à la littérature flamande, «que le fonctionnaire chargé de la direction avait même été élevé au grade de chef de bureau, etc.». M. Gerrits a dû se contenter de cette réponse. Ce qu’il y a de curieux, c’est que ni lui ni aucun de ses collègues «flamingants», comme on les appelle, ne s’expriment à la Chambre dans la langue dont ils prennent si chaleureusement la défense.

Si je vous parle de cette nouvelle tentative d’«agitation flamande», c’est qu’elle coïncide avec la publication, dans la Revue des deux mondes, d’un article tout d’actualité sur les revendications du pangermanisme, à propos du travail de M. Richard Boeckh sur la statistique de la race et de la langue allemandes dans les Etats européens (Berlin, 1870).

Visées pangermanistes

L’écrivain prussien revendique comme revenant de droit à l’Allemagne, par suite de la parenté des dialectes, la moitié du territoire belge, renfermant plus des trois cinquièmes de la population, avec les villes les plus importantes, Bruxelles, Anvers, Malines, Gand, Bruges. Pendant qu’il est en si bon chemin, le pangermanisme réclame encore comme territoire lui appartenant une partie des départements du Nord et du Pas de Calais. […] »