Les attaques contre le secret bancaire ont ralenti les affaires des banques suisses l’an dernier. Pour autant, celles-ci n’ont pas été mises au tapis. Selon Patrick Odier, le président de l’ASB, les banques vont aujourd’hui «objectivement mieux». La rentabilité a souffert, reconnaît-il. Cependant, «l’emploi est resté stable, en particulier par rapport aux autres places financières».

L’enjeu est de taille pour la Suisse: selon la Banque nationale, les avoirs des clients étrangers déposés dans le pays dépassaient les 2300 milliards de francs en novembre 2009. Une estimation qui rejoint les quelque 2000 milliards de francs évoqués l’an dernier par l’ASB. En tout, plus de 5000 milliards de francs sont déposés dans les banques helvétiques.

L’image de la Suisse reste un atout

Dans beaucoup de pays d’Asie, les gens continuent de voir la Suisse comme un paradis, n’hésite pas à affirmer Joachim Strähle, le directeur de la banque Sarasin. «Ici, nous ne considérons la situation que du point de vue local. Allez en Asie ou en Inde et vous verrez que les pressions sur le secret bancaire ne constituent pas du tout un sujet de discussion.»

Marc Faber, un investisseur suisse basé de longue date à Hongkong, a une vision un peu plus nuancée: «La réputation des banques suisses n’a pas sérieusement souffert de la crise. Cependant, elles ne sont plus perçues comme étant aussi solides que la pierre. Elles demeurent néanmoins plus fiables que les autres. J’y ai conservé la plupart de mes fonds.»

Plus prudent, Grégoire Bordier, associé chez Bordier & Cie à Genève, constate que la place financière bénéficiait au départ d’une image d’excellence mais que l’évolution de ces dernières années l’a quelque peu écornée. Pour les clients, l’essentiel est que le cadre légal reste prévisible, que la sécurité juridique soit garantie. «Le client n’est pas terrorisé par les changements mais il veut savoir à quelle sauce il sera mangé.» Il enregistre néanmoins des progrès. «Récemment, on a pu observer un alignement des différents membres de l’industrie et des représentants des partis politiques pour trouver une solution», souligne le banquier privé. Le représentant d’une autre banque genevoise renchérit: «A l’avenir, il faudra surtout que le Conseil fédéral évite de réfléchir à voix haute.» Pour ce dernier, «ce n’est pas tant l’affaire UBS qui a été dommageable pour la place financière suisse, car les problèmes des grandes banques ont souvent été pires ailleurs. Il existe plutôt un certain ressentiment envers le fait d’avoir été laissé tomber par un pays auquel ils faisaient confiance.

Evolution contrastée chez les gérants

Les groupes spécialisés dans la banque privée ont connu des fortunes diverses. A Bâle, la Banque Sarasin s’est démarquée en attirant 12,5 milliards de francs d’argent frais, soit 18% de ses fonds sous gestion. En une décennie, ses avoirs sous gestion ont plus que doublé pour atteindre 93,7 milliards à fin 2009. A Zurich, le bilan est plus mitigé pour Julius Baer, qui a bénéficié d’un afflux de nouveaux capitaux de 5,1 milliards en 2009, en baisse de 70% comparé à 2008. Cet apport correspond à 4% de ses avoirs sous gestion (153,6 milliards). Tendance moins favorable chez Vontobel qui n’a accueilli que 2,1 milliards de francs l’an dernier (3,9 milliards en 2008), soit 3,4% de ses actifs sous gestion. De son côté, Clariden Leu, contrôlé par Credit Suisse, a subi des retraits de fonds de 0,5 milliard en 2009.

Genève, HSBC Private Bank (Suisse) a enregistré des sorties de fonds de 4,1 milliards l’an dernier, surtout en raison de retraits de fonds investis dans les hedge funds et de clients déçus par des rémunérations des avoirs en liquides inférieures à la concurrence. Pictet & Cie a fait état d’entrées nettes de nouveaux capitaux spectaculaires: 20 milliards de francs en 2009, pour une fortune administrée de 251 milliards. L’an dernier, la banque genevoise a créé 70 postes de travail portant son total à plus de 3000 emplois. Une cinquantaine de nouveaux postes sont aussi prévus pour 2010.

Néanmoins, la rentabilité de la gestion de fortune dans son ensemble a souffert. Une étude publiée par Deloitte rappelle que la marge bénéficiaire du secteur a, en moyenne, reculé de 27% de 2007 à 2008. Pour 2009, seule une reprise de 3 à 10% est attendue par le cabinet de conseil.

La gestion «onshore»: le seul salut

La gestion «offshore à partir de la Suisse a-t-elle encore un avenir? Chez Sarasin, Joachim Strähle, qui lui préfère le terme de gestion «ross-border», en reste convaincu. «La gestion transfrontalière a encore un avenir, y compris pour la clientèle européenne, juge-t-il. Pour l’Asie ou le Moyen-Orient, les clients de ces pays apprécient surtout «la stabilité du pays et de son système juridique, la solidité de sa monnaie. L’aspect fiscal ne figure pas au premier plan. Herbert Scheidt, directeur de Vontobel, abonde dans le même sens. Joachim Strähle contredit l’opinion selon laquelle les activités «onshore» peinent à être rentables. «En Allemagne, nos activités ont atteint l’équilibre après seulement 15 mois d’activité», souligne-t-il. En incluant les investissements de départ, l’ensemble des coûts devraient être rentabilisés après deux ou trois ans.

Grégoire Bordier estime que les deux modes de gestion se complètent. «Si un client opte pour une gestion offshore de ses avoirs, c’est parce qu’il espère trouver des compétences auxquelles il n’a pas accès dans son pays d’origine.» Et de citer par exemple des solutions comme les placements en or physique ou la gestion alternative, où la Suisse a d’importants atouts comparé à ses voisins. En revanche, pour des produits classiques, le client ne va plus faire le déplacement hors de son pays.

Il contredit aussi l’idée selon laquelle la gestion «onshore serait peu rentable: «La profitabilité est liée à l’atteinte d’une certaine masse critique. Il faut disposer d’une taille suffisante correspondant au type de services que vous allez offrir sur place.» «Si l’onshore n’était pas rentable, pourquoi autant de banques privées continuent-elles à ouvrir des succursales à l’étranger?», souligne le banquier genevois.

Le test de l’amnistie fiscale italienne

L’amnistie fiscale italienne a mis à rude épreuve la place financière suisse. Sur les 85 milliards d’euros régularisés à la mi-février, près de 60 milliards provenaient de Suisse, selon la Banque d’Italie. Les banques ont toutefois bien résisté au choc. Chez Credit Suisse, seul un tiers des 15 milliards de francs annoncés au fisc italien ont quitté l’établissement. Même tendance chez UBS: 63% des 22,8 milliards annoncés au fisc italien sont restés au sein du groupe. Julius Baer mentionne une part de 60% de fonds maintenus dans le giron de l’établissement. HSBC indique qu’un client sur cinq a déclaré ses fonds. Parmi eux, un sur deux les a laissés dans la banque. Le Tessin n’en ressort pas indemne. Fin décembre, Sal. Oppenheim a annoncé la fermeture de sa filiale, ouverte en 2008 seulement. La BSI se diversifie en Asie. La banque luganaise occupe 180 employés à Singapour, contre 35 l’an dernier. L’eldorado asiatique

L ’Asie, particulièrement les places de Singapour (où 18 banques suisses sont présentes), Hongkong, Dubaï, Mumbai et Shanghai génèrent toujours plus de volumes. HSBC a perdu un milliard de francs de clients européens l’an dernier mais en a reçu 4,7 milliards en Asie. La BSI, qui gère 3 milliards dans cette région, veut tripler ce montant dans les cinq ans. Les entrées nettes de fonds proviennent de clients locaux, mais pas seulement: «Beaucoup d’argent a migré d’Europe à Singapour et à Hongkong et le mouvement se poursuit», témoigne Marc Faber. Les banques ont simplement transféré vers des places dynamiques et moins exposées aux pressions des Etats-Unis et de l’Union européenne des fonds qu’elles géraient en Suisse.