Pas de surprise: dans la réalité, Brigitte * ressemble comme deux gouttes d'eau à son personnage de mannequin virtuel. En ouvrant la porte de son appartement zurichois, la même figure ronde encadrée de longs cheveux blonds se dessine. Elle porte un pantalon blanc très moulant, un top élastique couleur dorée et des talons aiguille d'une hauteur vertigineuse. La jeune femme vient d'être sacrée via Internet «Miss Latin Doll» (latindoll.com), un titre octroyé chaque mois par les internautes à des femmes d'origine latine (Espagne, Portugal, Amérique latine), âgées de 18 ans ou plus.

De père espagnol et de mère brésilienne, Brigitte a 27 ans. Après le Brésil et Madrid, elle s'est installée à Zurich il y a un an et demi. Contente? C'est trop peu dire. Brigitte est ravie. En envoyant ses photos à la société new-yorkaise Latin Doll Ventures (LDV) au mois de mars, elle ne savait pas à quoi elle devait s'attendre. La bonne nouvelle est tombée trois ou quatre mois plus tard: parmi les huit finalistes sélectionnées, c'est elle qui a été plébiscitée.

«La procédure de sélection est simple, explique Charles Gross, président de LDV. Nous recevons les photos de 30 à 40 modèles en moyenne tous les mois. Nous en sélectionnons huit.» Le public peut ensuite choisir celle qu'il préfère en cliquant sur le menu «Choose A Doll» (choisissez une poupée). Le vote se termine à minuit – heure new-yorkaise – à la fin de chaque mois. En récompense, l'heureuse élue reçoit un coupon-cadeau d'une valeur de 500 dollars (860 francs) et une boîte de maquillage. Maigre pécule pour Brigitte, qui gagne en moyenne 500 francs de l'heure pour ses poses photos sur le Web. Et, on pourrait le penser, beaucoup d'effort pour pas grand-chose non plus pour Latin Doll Ventures, une jeune société fondée il y a tout juste un an et qui emploie trois personnes. Mais pour l'un et l'autre l'important est ailleurs. Derrière ces concours, qui font rage aux Etats-Unis, se cache en effet toute une stratégie de croissance du trafic sur les sites Internet. Une manière d'attirer le public, de se faire connaître et de lier son site à d'autres du même goût. Or, ce type de concours sur le Web est quasiment inexistant en Suisse. «Je ne connais pas d'équivalent ici, et nous n'en avons pas sur notre plate-forme», confirme Eric Zeller, porte-parole du portail SwissOnline. Les concours de beauté comme celui de Mister Schweiz existent, mais pour l'instant, le choix des candidats se fait par téléphone et avec un jury. La sélection via le Web apparaîtra dès l'année prochaine, assure un responsable.

La nudité à portée de souris

«Notre but, pour l'instant, est de nous faire connaître. Nous ne cherchons pas nécessairement à faire de l'argent», explique Charles Gross, qui reconnaît que son site n'est pas encore profitable. Latin Doll n'accepte pas les poses nues. En revanche, une multitude de sites nettement moins conservateurs sont liés au leur, dont celui de Brigitte, qu'elle a mis sur pied il y a moins d'un an. «C'est vraiment passionnant d'avoir son propre site de «modelling», s'enthousiasme la jeune femme. Cela me permet de voyager et de rencontrer toutes sortes de gens.» Brigitte travaille en libre: c'est «plus flexible et moins stressant» assure-t-elle. Conséquence: tous les frais de déplacement pour les images de son site sont à sa charge. Elle pensait aller cet été à Ibiza pendant deux semaines pour se faire prendre en photo, mais comme elle retourne au Brésil en novembre, c'est là qu'elle fera les clichés.

Depuis la création de son site en novembre, Brigitte estime avoir déboursé environ 20 000 francs, dont 4 à 5000 d'abonnement au serveur. Le Webmaster zurichois avec lequel elle travaille – c'est également son photographe! – accepte un revenu variable, 20% des rentrées générées par le trafic sur le site; 2500 à 3000 personnes le visitent en moyenne par jour, contre environ 5000 quotidiennement pour latindoll.com.

Près de 3000 visiteurs par jour

Mais contrairement à Latin Doll, Brigitte affirme que son site est déjà rentable et que ses bénéfices tirent vers le haut. La partie ouverte aux visiteurs, relativement conservatrice, reste gratuite. Celle offerte aux membres est payante, car elle y pose nue. Les prix d'abonnement s'échelonnent de 80 francs suisses par mois à environ 140 francs pour six mois, et enfin 240 francs pour un an. Brigitte ne manque pas d'idées, elle ajoutera une Webcam à partir de la semaine prochaine. Est-elle forcée de faire tout ce que ce public inconnu exige d'elle? «Non, répond-elle sans hésitation. Je garde une certaine ligne de conduite. Du moment que j'aime ce que je fais et que je me sens bien…»

Son partenariat tacite avec Latin Doll semble établi. Charles Gross espère du reste garder son site lié à celui de Brigitte même après la fin du mois d'août, quand une autre gagnante l'aura remplacée. Brigitte, elle aussi, est intéressée à poursuivre la collaboration. La société new-yorkaise envisage également d'élargir ses activités dans d'autres domaines plus lucratifs, en lançant par exemple une ligne vestimentaire sur le Web l'année prochaine et en créant un label de disques pour les artistes latinos – tous deux sous la même marque que le concours de beauté.

* Pseudonyme d'artiste.