L'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne fête cet automne le 50e anniversaire de son accession au statut fédéral. Elle propose une série d'articles sur ses différentes facettes.

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Martin Vetterli, vous être entré à l’EPFL en 1983, pour votre doctorat. Vous connaissez donc l’école depuis plus de 30 ans. Comment percevez-vous son évolution?

Elle est très impressionnante! Ce qui était une très bonne école d’ingénieurs de portée régionale est devenu un institut de technologie largement reconnu sur le plan international. Je dirais que son deuxième quart de siècle, dès la fin des années 1990, a véritablement vu fleurir tout le potentiel mis en œuvre à partir de 1969.

Vous saluez donc la ténacité de ceux qui ont fini par obtenir sa fédéralisation.

Et comment! Il était plus que nécessaire de doter la Suisse romande d’une telle école. L’ETH Zurich avait déjà plus de 100 ans. Tout le monde était conscient de la nécessité de former d’excellents ingénieurs pour assurer l’avenir d’une nation.

Pourquoi l’EPFL n’a-t-elle pas été créée plus tôt?

Il y a 50 ans, on était au début des sciences computationnelles, la mécanique de haute précision devenait de plus en plus exigeante, la science des matériaux dévoilait ses promesses. On commençait aussi à se lancer dans la quête de la fusion. Tous ces défis ont stimulé l’appétit pour la recherche et renforcé le besoin d’une maîtrise des sciences de base. C’était le bon moment.

Quels sont selon vous les principaux succès de l’école durant ses 50 premières années?

Je mettrais en avant le tremplin que le diplôme EPFL a représenté pour des milliers de nos étudiants. L’école a été un accélérateur non seulement pour leur carrière, mais aussi pour leurs ambitions. Le seul fait de fréquenter l’EPFL a ouvert leurs horizons: ils réalisaient que cela leur permettrait de poursuivre leur rêve, et pour certains – comme Daniel Borel par exemple – de s’envoler pour la Californie, et de créer des sociétés. Du point de vue de la recherche, je soulignerais que l’Ecole s’est très vite engagée dans la course aux énergies propres, que ce soit par le biais de la fusion ou des travaux de Michaël Grätzel sur l’énergie solaire.

Pour les cellules solaires, la recherche a débouché sur une start-up. Est-ce souvent le cas?

Tout à fait. N’oublions pas que c’est à l’EPFL qu’a été construit le premier parc de l’innovation de la Suisse il y a plus de 25 ans. On a très vite compris que la science et la recherche pouvaient déboucher sur des applications industrielles, et l’école a très tôt voulu réunir toutes les conditions-cadres pour aider les scientifiques-entrepreneurs. C’est comme cela que le transfert de technologie, les licences et les brevets sont aussi devenus une marque de l’EPFL. Et cela donnait aussi de nouvelles perspectives aux étudiants: de plus en plus, nous avons instillé le virus de l’entrepreneuriat. Cela fait indiscutablement partie de l’ADN de notre école.

Dans quelle direction voulez-vous emmener l’EPFL ces prochaines années?

Une école comme l’EPFL ne peut atteindre son plein potentiel que si elle s’appuie sur des sciences de bases fortes (mathématiques, physique, chimie). A l’EPFL, elles sont encore relativement jeunes – elles n’ont été pleinement intégrées qu’à partir des années 2000. Je pense donc que c’est un domaine qui est encore en croissance, et je tiens à favoriser son développement. Un autre axe extrêmement important est celui de la numérisation. Pas seulement dans la vie quotidienne de la population, mais aussi dans les travaux des chercheurs eux-mêmes. L’intelligence artificielle, ou mieux le machine learning, ouvrent de tout nouveaux champs de recherche, dans toutes les disciplines!

Et en termes de défis sociétaux?

L’un des plus gros défis auxquels l’humanité est confrontée est celui de la transition énergétique, de la protection de la planète et de la durabilité. Je suis persuadé que la Suisse a un rôle important à jouer dans ces secteurs-là, que ce soit au niveau de la production d’énergie propre, de la dépollution ou de la gouvernance. Près d’un tiers de nos chercheurs sont impliqués aujourd’hui. La combinaison de sciences fondamentales très fortes et d’outils numériques donne jour à des solutions totalement innovantes. Prenons l’exemple des filtres à CO2 récemment mis au point dans nos laboratoires de Sion: il a fallu s’appuyer sur des connaissances chimiques très poussées, puis maîtriser la simulation numérique de millions d’assemblages moléculaires et de leur comportement, avant d’identifier puis de produire les plus efficaces. Cette fusion des disciplines est à mon sens l’une des clés du progrès. Un autre défi majeur dans lequel l’EPFL s’implique fortement est celui de la recherche à l’interface des sciences de l’ingénieur, des sciences de la vie et de la médecine. Par exemple, les avancées réalisées par le neuroscientifique Grégoire Courtine, chercheur de l’EPFL, en collaboration avec la neurochirurgienne Jocelyne Bloch, professeure du CHUV (Centre hospitalier universitaire vaudois), ont permis à des personnes paralysées de remarcher. De grands progrès ont aussi été menés dans la recherche contre le cancer.

La population est-elle prête à appliquer les résultats des travaux de recherche?

J’espère. Après tout, on ne cherche pas à faire de la technologie per se: nous la développons dans l’optique de pouvoir l’appliquer, et de rallier l’humanité aux nouvelles solutions. Le but des développements technologiques, c’est de rendre la science favorable à la société dans son ensemble. Raison pour laquelle le curriculum de nos étudiants comporte également des sciences sociales et humaines, des réflexions sur l’impact que peuvent avoir leurs travaux sur la société.

Ne dit-on pas que la génération actuelle doit surtout résoudre les problèmes créés par la précédente?

C’est hélas parfois vrai. Le charbon, puis le pétrole ont été – et sont toujours – les moteurs du progrèstel que défini au 19e siècle. Désormais nous devons résoudre le problème du CO2 dans l’atmosphère. Plus récemment, on peut citer l’exemple des réseaux sociaux. Ce qui semble être une très bonne idée au départ génère aujourd’hui des défis majeurs touchant à la protection de la vie privée, à la survie des médias traditionnels, voire à la démocratie dans son ensemble. Ces cas démontrent le décalage entre la rapidité des progrès technologiques et l’inertie propre à la gouvernance, au sens large. C’est pourquoi tout développement devrait s’accompagner d’un certain nombre de garde-fous, pour que la société s’y prépare. C’est facile à dire, je sais… et c’est avant tout une question d’éducation. Nous y travaillons.

Avec toutes ces transformations, les scientifiques et les étudiants eux-mêmes ne risquent-ils pas de se trouver dépassés?

Si, s’ils n’ont pas l’opportunité de s’adapter au fur et à mesure de leur carrière. Nous avons mis en place l’Extension School, qui propose des formations continues justement destinées à maintenir les actifs au meilleur niveau des connaissances. On dit souvent que la plupart des métiers de 2050 n’existent pas encore aujourd’hui. C’est pourquoi, même si nos étudiants se spécialisent, nous leur apprenons surtout à… apprendre! C’est-à-dire à ne pas se laisser dépasser, à rester curieux, à maîtriser les outils qui façonneront la société de ces prochaines décennies, et à garder à l’esprit que leurs connaissances peuvent et doivent être utiles à la société en général. Nous voulons qu’ils soient des citoyens actifs et responsables du monde de demain, car les étudiants que nous formons aujourd’hui seront là lorsque l’EPFL fêtera son centenaire.

Selon vous, qu’est-ce que l’EPFL pourra inscrire à son palmarès dans 50 ans?

En 2069, l’EPFL aura depuis longtemps atteint la parité parmi ses étudiants et son corps enseignant. Je souhaite poser dès à présent les jalons pour y arriver. Je suis aussi convaincu que l’EPFL aura apporté une contribution importante à plusieurs des enjeux sociaux et scientifiques critiques de notre temps: je m’attends à ce que d’ici là nous serons parvenus à satisfaire nos besoins énergétiques de façon entièrement renouvelables et que nous aurons pris le contrôle des changements climatiques. Je crois aussi que la génomique sera l’un des outils-clés de la santé. Et je crois que l’informatique quantique sera une réalité.

Et le campus? Les étudiants participeront-ils encore à des cours?

Je le souhaite. On peut apprendre beaucoup de choses à distance, mais les dynamiques qui se mettent en œuvre sur un campus vivant sont irremplaçables. Je ne voudrais pas que tous les étudiants passent leur temps avec des lunettes de réalité virtuelle – j’aimerais qu’ils se rencontrent encore à Satellite, le bar du campus! En bref, je forme mes vœux pour qu’en 2069, l’EPFL soit encore et toujours une université publique, intégrée dans son tissu économique et social, et qu’elle travaille sans relâche à améliorer le bien-être de l’humanité.