Une petite musique au piano envahit le studio. Le public serré sur les gradins s'immobilise dans un silence religieux. L'enregistrement commence. Face au public, quatre critiques de cinéma entourent Jérôme Garcin, l'animateur. Une conversation à bâtons rompus s'instaure, dans cette ambiance pleine d'humour et d'intelligence caractéristique de l'émission. Les remarques acides et drôles fusent, des spectateurs se lèvent et donnent avec enthousiasme leur avis dans le micro qui leur est tendu. Un régal pour l'auditeur.

Le Masque et la plume est née en 1954, de la fusion de deux émissions de critique, théâtrale et littéraire. Cette année, cela fait exactement dix ans que Jérôme Garcin, par ailleurs critique littéraire au Nouvel Observateur et écrivain, en est devenu le producteur-animateur. Il affirme que Le Masque est la plus vieille émission de radio en France. Trois cent mille auditeurs l'écoutent chaque semaine. Comment expliquer sa longévité? Par une liberté de ton tout simplement unique. Les critiques, issus de journaux ou magazines nationaux, défendent ou descendent librement selon les semaines des films, des livres ou des pièces de théâtre. Comme ils ne sont pas souvent d'accord entre eux, chacun argumente âprement. Une grande place est laissée aux interventions du public. Le résultat, c'est qu'on en apprend plus sur une «sortie» en cinquante minutes au Masque que durant toute une semaine à la télévision. Et la personnalité de Jérôme Garcin, qui cultive humour et bonne éducation, a donné à l'émission son identité. Rencontre avec la voix du Masque.

Le Temps: Vous avez l'air de bien vous amuser pendant l'émission…

Jérôme Garcin: J'ai rarement fait une émission avec autant de plaisir. Je sors de l'enregistrement avec l'impression d'avoir passé une heure avec des amis. C'est un grand réconfort professionnel. Grâce aux interventions du public, au courrier que je reçois, j'ai l'illusion que tout le monde partage la même passion. Cette émission a priori banale, quatre critiques autour d'une table, ne ressemble pas aux autres. Il y a une vraie complicité entre les auditeurs et nous. Sans démagogie aucune. Un public éclairé s'y reconnaît. Et je ne mets jamais les compétences des critiques au-dessus de ses goûts.

– Une telle émission serait-elle possible à la télé?

– On ne peut plus avoir de débat digne de ce nom sur le cinéma, à cause des parrainages. Le Masque, à la télé, ne tiendrait pas trois jours. Tout simplement parce que les producteurs retireraient leurs films de la chaîne. Sur une radio privée, ce serait aussi impossible, car toutes obéissent à la même logique commerciale et sont partenaires de films qui leur apportent des espaces publicitaires. On ne peut plus imaginer le lancement d'un film sans tout ce marketing. C'est effrayant. Et le théâtre devient pareil. On fait jouer des vedettes, on ne met plus le nom de l'auteur de la pièce en avant. Les affiches sont couvertes de logos des médias qui vont en dire du bien avant même leur création. Aussi, je pense que Le Masque est plus utile qu'avant. Dans notre émission, il y a un ton de vérité qui ne trompe pas. Nous, nous pouvons nous permettre de descendre en flammes un film qui porte le label France Inter. C'est pourquoi le public nous est fidèle. Les gens ne sont pas si cons: ils savent faire la différence entre un message publicitaire et le message du Masque.

– Mais votre franc-parler ne gêne pas votre chaîne?

– J'ai vécu plusieurs présidences à France Inter. Bien sûr qu'il y a eu des plaintes. Notre indépendance n'est pas toujours admise. Mais, même si ça déplaît en haut lieu, je suis protégé par l'émission elle-même, qui est devenue un petit monument. Sans ce franc-parler, elle disparaîtrait forcément. C'est un espace de liberté, une exception.

– Comment choisissez-vous les critiques qui participent à l'émission?

– Il faut qu'ils aient le sens de la répartie. L'émission est un théâtre où chacun a son rôle. Certains critiques excellents étaient intimidés ou ne réagissaient pas assez vite. Il n'est pas évident d'être face au public. J'ai maintenant constitué des équipes auxquelles je suis fidèle, tout en tenant compte de l'évolution de la presse. J'ai intégré un critique des Inrockuptibles pour rendre compte de leur mouvance.

– Avez-vous l'impression de maîtriser le débat?

– Non, pas toujours. Les critiques deviennent parfois assassins pour le plaisir de faire rire. Mais je tiens à ce qu'il n'y ait pas de coupure au montage. Certains créateurs ont été très blessés. Le Masque a un ton auquel même eux ne sont pas habitués. Je me fais souvent attaquer, presque physiquement. Mais ce qui est stressant, ce n'est pas de faire l'émission, c'est tout le travail en amont: voir tous les films, toutes les pièces, lire tous les livres.

Le masque et la plume, chaque dimanche soir à 20h sur France Inter.