Leicester

La Mecque du communautarisme

Leicester est un modèle multiculturel. Si l’Europe se crispe face à l’islam, la Grande-Bretagne est plus ouverte. Mais la frustration monte

C’est par le train qu’il faut découvrir Leicester et ses 320 000 habitants. A une heure de Londres, au-delà de la paisible campagne anglaise, sa petite gare d’époque victorienne devant laquelle trône une statue de Thomas Cook rappelle qu’on débarque ici aux sources de la Révolution industrielle et de l’invention du rail. Devant soi s’offre le cœur médiéval de ce gros bourg marchand qui fonda sa prospérité sur le commerce et le textile. Derrière la gare s’élève la grande mosquée et ses minarets. Leicester, dans un étonnant condensé religieux, compte 36 mosquées, des dizaines de temples hindous et sikhs, de nombreux lieux de culte bouddhistes, jaïns, baha’i ou juifs qui côtoient les Eglises anglicanes, protestantes et catho­liques.

Leicester est aujourd’hui le laboratoire d’une révolution, celle du communautarisme assumé. Dans une rue on est en Inde, dans l’autre en Afrique. Il y a les quartiers où le port du niqab est très présent, d’autres où il n’y a que des Blancs, mais partout la restauration indienne fait figure de cuisine locale. Ici, il y a des femmes policières voilées, des policiers enturbannés (sikhs), des quartiers musulmans dans les cimetières où les morts sont enterrés dans les 24 heures selon les exigences de l’islam, une école religieuse musulmane, et l’ensemble de la vie de la cité est rythmée par les festivals des diverses religions qui s’enchaînent au fil des mois. L’immigration est telle que Leicester se vante de bientôt être la première ville britannique – sans doute européenne – dont la population blanche passera sous la barre des 50% sans que personne, apparemment, n’y trouve à redire.

Alors que l’Europe s’interroge sur la présence de l’islam, songe à interdire le voile intégral (Belgique, France), bannit les minarets (Suisse), l’expérience de Leicester est le modèle le plus abouti d’intégration dans le respect de la diversité culturelle. En mars, le ministre britannique de l’intégration, Phil Woolas, invitait les villes de tout le Royaume à «regarder vers» Leicester pour y puiser les recettes de bonnes relations entre les diverses communautés. Ces derniers mois, les visites de délégations étrangères, Scandinaves en tête, se multiplient. Face au modèle assimilationniste incarné par les valeurs laïques de la République française, le communautarisme britannique fait figure d’alternative riche en enseignements, autant pour ses succès que pour ses échecs.

Suleman Nagdi, porte-parole de la Fédération des organisations musulmanes de Leicester, est un convaincu: «Le Royaume-Uni est très en avance sur le reste de l’Europe pour l’intégration des minorités. La vie ici est fantastique, on nous a donné une place et je suis fier d’être Britannique.» Ce matin-là, il participe à un cours de formation pour une quinzaine de pompiers, tous Blancs, dans l’église St. Patrick. A la suite du curé, il va parler de la foi et des pratiques musulmanes. La municipalité, en mains des travaillistes de longue date, est soucieuse de promouvoir – à travers diverses chartes – l’égalité des chances et la mixité. Les agents publics doivent en être l’incarnation.

Représentant de la reine pour la région, Suleman Nagdi participe à ce titre aux commémorations pour les victimes de la Deuxième Guerre mondiale. «Cela illustre mon intégration dans la vie civique. Il est important que l’Europe apprenne que les minorités peuvent participer à l’Histoire et aux sacrifices de leur nation d’accueil.» Cet homme au collier de barbe blanche a quitté le Zimbabwe en 1966 pour gagner l’ancienne puissance impérialiste. C’est l’une des particularités de Leicester: une majorité de ses immigrés sont en fait des «doubles immigrés».

La première grande vague d’immigration, dans les années 1970, était composée de ressortissants originaires du sous-continent indien, plus particulièrement du Gujarat, qui s’étaient installés en Afrique pour les besoins du colonisateur britannique. Ces migrants étaient généralement bien éduqués et se sont adaptés sans problème aux conditions économiques plutôt favorables de Leicester. L’autre particularité de cette immigration est qu’elle est diversifiée. Lors du dernier recensement national, en 2001, qui prenait pour la première fois le critère religieux en compte, Leicester comptait 15% d’hindous, 11% de musulmans et 4% de sikhs. Le prochain recensement, en 2011, devrait confirmer que les musulmans sont désormais plus nombreux que les hindous. Sept mille à 10 000 Somaliens ainsi que des réfugiés irakiens, afghans ou kurdes ont été accueillis cette dernière décennie.

Ce basculement suscite des craintes car les principales tensions intercommunautaires sont celles entre musulmans et hindous ou sikhs. De même au sein de la communauté musulmane, à 85% sunnite, les équilibres sont fragiles. Ainsi la direction de l’école publique musulmane de Leicester a été accusée fin mars de discrimination à l’égard de la minorité chiite. «Le gouvernement britannique est inquiet du risque d’éclatement que représentent les communautés. Il n’y a pas que le respect de la diversité. Il est nécessaire de créer une «communauté des communautés» dans des secteurs comme la santé, les transports, l’éducation ou l’environnement», explique George Ballantine, un Ecossais d’origine converti à la religion baha’i, et membre du Conseil de la foi. Ce conseil, qui se veut indépendant mais qui est financé par la mairie et dominé par l’évêque anglican, est le principal outil sur lequel s’appuie le gouvernement pour «créer l’harmonie entre communautés».

A Leicester, communautarisme rime avec contrôle religieux. N’est-ce pas une dérive de ce modèle britannique? C’est ce que dénonce depuis des années Manzoor Moghal, un homme qui a fui la dictature d’Idi Amin Dada en 1972 et qui préside le Forum musulman. Selon cet intellectuel, le pouvoir travailliste, de concert avec la hiérarchie de l’Eglise anglicane, a mis en place une stratégie de contrôle en créant de la division religieuse au sein de communautés qui s’identifiaient auparavant comme asiatique ou africaine. Ce discours religieux permet par ailleurs de masquer un racisme latent qui ne ferait que se renforcer.

«L’ancienne politique coloniale «diviser pour régner» est restée très vivante au Royaume-Uni et fonctionne bien pour contrôler les minorités ethniques, conclut Manzoor Moghal. La situation à Leicester est potentiellement explosive. La classe laborieuse blanche voit d’importantes sommes d’argent gaspillées pour financer des projets ethniques ou des organisations religieuses. De ce fait, il y a une frustration grandissante dans certaines fractions de la communauté blanche, mais la plupart du temps elles sont incapables de se faire entendre de peur d’être accusées de racisme.»

Ce constat est corroboré par la publication récente d’une enquête du National Center for Social Research selon laquelle 45% des Britanniques estiment que le pluralisme religieux a causé du tort au pays et 52% pensent que la religion est un facteur de division majeur. «Ma grande crainte, renchérit Allan Hayes, président de la Société séculaire de Leicester, est que se développe une division entre croyants et non-croyants. La foi devient la première forme d’identification.»

Tolérante envers les différences culturelles, la Grande-Bretagne l’est également envers les inégalités sociales. Le problème, à Leicester, c’est que la pauvreté a aussi une couleur. Et ici, elle est blanche. Dans les rues les mendiants sont Blancs et les groupes de jeunes désœuvrés aussi. Les plus mauvais résultats scolaires sont enregistrés dans les zones blanches paupérisées. Richard Bonney, historien, pasteur et travailliste, reconnaît qu’il y a là un problème: «C’est regrettable, mais historiquement il manque dans cette couche de la population une aspiration à s’élever dans l’échelle sociale qui existait déjà avant l’arrivée de l’immigration. Elle n’a pas la combativité des nouveaux migrants, ni la fierté de réussir.»

Richard Bonney admet qu’il y a une part d’hypocrisie dans le communautarisme britannique, un décalage entre le discours et la réalité. Mais il refuse toutefois de parler de ghettos. Pourtant, lorsqu’il prend une carte de sa ville, il identifie naturellement les quartiers: musulmans, hindous, Blancs, riches, classes moyennes ou pauvres. Et si l’on se rend à Belgrave Road, par exemple, l’un des grands quartiers indiens, un commerçant explique qu’ici les habitants sont à plus de 90% hindous.

L’immigration et l’intégration des étrangers ne sont pas un thème central de la campagne législative. Mais le British National Party (BNP), un parti d’extrême droite raciste, pourrait faire un score historique. Et Leicester pourrait bien à nouveau s’illustrer. En 2009, l’un des deux premiers élus locaux issus de ce parti venait de Coalville, une cité de la périphérie de Leicester. Suleman Nagdi explique que si aucun musulman de Leicester n’a été arrêté pour terrorisme, deux membres du BNP ont récemment été interceptés par la police alors qu’ils s’apprêtaient à dynamiter une mosquée. Manzoor Moghal rappelle pour sa part que Leicester était «la ville la plus raciste de Grande-Bretagne dans les années 1970». C’est dans cette ville que fut fondé le British National Front (ancêtre du BNP) et ce sont les autorités de Leicester qui avaient réalisé une campagne publicitaire en Afrique pour décourager l’immigration avant de se rendre compte que l’effet en était exactement inverse.

Au soir du 6 mai, l’on verra si le Royaume-Uni s’«européanise» avec une poussée de l’extrême droite populiste ou s’il demeure cet îlot d’intégration et de tolérance. Ce sera aussi l’un des enseignements de ce scrutin.

Le discours religieux permet de masquer un racisme latent qui ne ferait

que se renforcer

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