«La presse suisse est diverse, alléluia! (…mais) derrière la diversité des titres règne une uniformité idéologique et intellectuelle remarquable, un consensus impressionnant […] Hégémonique dans les médias, le courant de pensée de centre gauche est minoritaire dans la population et la classe politique. Ce qui pose un problème.» La charge est signée Philippe Barraud, 51 ans, journaliste «société» à L'Hebdo. Elle figure en tête du site commentaires.com, que cet ancien patron de la Gazette de Lausanne et collaborateur du Journal de Genève a lancé fin juillet sur la Toile. Un site qui «tentera d'insinuer sa petite voix entre les timbales tonitruantes de la pensée politiquement correcte», écrit-il encore, estimant qu'aujourd'hui «radio, télévision et presse écrite ne relaient pas les opinions des Suisses – majoritaires – qui n'ont pas honte d'être Suisses, qui ne veulent pas d'une adhésion à l'Union européenne, d'un démantèlement de l'armée, ni porter sur leurs épaules tous les crimes du XX siècle». Au plus grand étonnement de son créateur, le site a enregistré plus de 10 000 «hits», et l'attention de ses confrères.

Le Temps: Comment est née l'idée de lancer cette voix discordante?

Philippe Barraud: D'une frustration de lecteur, que je pense partagée et d'une convergence entre ma motivation – la politique c'est mon dada – et l'instrument technologique. Je surfe beaucoup, je trouve des choses incroyables. Il y a aujourd'hui dans notre société en général un déficit d'opinion, et dans les médias, une carence du débat d'opinion. Dès que quelqu'un ose se lancer, il y a toujours une petite phrase qui suit pour pondérer. Dès que cela est devenu possible, je me suis donc lancé. Les résultats sont assez réjouissants. Je reçois cinq à six courriers électroniques par jour, ainsi que les

remarques de nombreux confrères. Ils trouvent cela génial, même s'ils ne sont pas d'accord avec moi.

– En s'intéressant, et en saluant votre projet, ces médias ne se donnent-ils pas bonne conscience?

– C'est possible, oui. Une manière de dire «regardez, on n'est pas aussi monolithique, on s'intéresse». Mais je pense que cela va plus loin. Un rédacteur en chef, dont je tairai le nom, m'a dit «quand j'ouvre le journal, je n'ai même plus besoin de lire l'éditorial, je sais ce que je vais y trouver. Je suis fatigué.» Je pense que cette lassitude est partagée par de nombreux confrères, et par les gens aussi.

– Est-ce que ce n'est pas contradictoire, voire hypocrite?

– Oui, évidemment, un peu. Souvent, les idées s'expriment à l'interne des rédactions, mais elles ne sortent pas. En fait, je pense que dans les médias, il y a un vrai problème de ressources humaines. Les jeunes journalistes ne sont pas fanatiques de la politique. On n'arrive pas à les former. Ceux qui prennent position ont souvent la cinquantaine. Mais c'est vrai aussi que pour prendre position, et être prêt à se mouiller, il faut avoir un peu de bouteille.

– Est-ce qu'il n'y a pas aussi chez vous une contradiction à dénoncer le conformisme des médias tout en continuant à y travailler?

– Non. Je suis là où ça se passe, je vois les choses de l'intérieur, je suis donc d'autant mieux placé pour l'analyser. Et puis, j'adore l'atmosphère d'une rédaction, c'est dynamique. Ce serait un appauvrissement de partir.

– «Non à l'Union européenne, oui à l'armée, fierté d'être Suisse, mise en danger de la démocratie directe»: ces thèmes sont défendus et incarnés par l'UDC. Vous ne craignez pas cette étiquette partisane?

– Je ne suis pas UDC et je ne veux pas l'être. Ce mouvement n'est pas propriétaire de ces idées. Je le répète, ce qui m'étonne et me frustre, c'est que ces idées soient majoritaires en Suisse et qu'on ne les retrouve pas dans les médias.

– Politiquement, de quel courant vous réclamez-vous?

– Du conservatisme éclairé. De la capacité à avoir un esprit critique face au vent de la nouveauté qui souffle. Ne pas s'emballer au nom du «c'est nouveau, donc c'est bien», mais être capable de se demander qu'est-ce qui est mieux? A quel prix? Et avec quels effets pervers? On a tort aussi de m'étiqueter de droite. Sur plusieurs thèmes (assurance maternité, légalisation du cannabis, adhésion à l'ONU, ndlr), j'ai des idées progressistes.

– Allez-vous ouvrir votre magazine à d'autres signatures? Et si oui: à des journalistes, à des politiques?

– Je n'ai pas d'a priori. Pour le moment, certaines personnes se tâtent, mais en tout cas je ne démarche pas. Une chose est sûre, je ne veux pas d'un forum d'opinions. Pour moi, opinion s'écrit au singulier.

– Comment financez-vous votre site?

– Grâce à ma cassette personnelle! Il ne m'a pas coûté très cher, pas plus de 2000 fr., hébergement compris. J'ai fait beaucoup de choses moi-même et j'ai mis quelques amis à contribution.

– Allez-vous y mettre de la publicité?

– Ce n'est pas exclu, mais pour l'instant, je n'ai délibérément rien cherché. C'est aussi pour moi un gage d'indépendance.