Le Temps: Pourquoi ne jure-t-on plus que par cette discipline aujourd’hui, dans le cadre du développement personnel?

Fabrice Midal: La méditation, depuis quelques années, s’enseigne de manière pédagogique et laïque. Il a fallu du temps pour réussir à transmettre au grand public ce que l’on avait reçu de maîtres bouddhistes. Le travail de Jon Kabat-Zinn, de Jack Kornfield ou en France, plus récemment, le mien suivent la même ligne. Jon Kabat-Zinn est le fondateur de la «pleine conscience», qui est un aspect thérapeutique de la méditation.

Il faut de longues années de travail et de pratique de la méditation pour la retransmettre à partir de son expérience personnelle, de manière simple, pédagogique. Qu’on reçoive un enseignement d’un maître japonais ou tibétain, celui-ci a toujours pour nous, Occidentaux, un aspect étranger. Ce qui fait que si l’on répétait intégralement cet enseignement, cela intéresserait peu de monde. Ce que l’on a fait, c’est reformuler, à partir de notre expérience et en rapport avec notre culture occidentale, ces différentes manières de présenter la méditation, un travail qui a pris des décennies.

C’est donc une discipline bouddhiste à l’origine?

Oui, toutes les méthodes de méditation que l’on connaît viennent de la tradition bouddhique. Il faut savoir qu’en Orient, cette pratique qui était très répandue à l’origine s’est raréfiée au cours des siècles. Les maîtres bouddhistes qui ont transmis la méditation, qu’ils soient Tibétains, Vietnamiens ou Japonais, étaient en rupture avec leur tradition. Le bouddhisme est devenu social et religieux, et aujourd’hui a perdu cette dimension méditative. C’est ce travail de digestion effectué par les Occidentaux qui fait qu’actuellement la méditation apparaît de manière rigoureuse et laïque.

Vous diriez donc que la méditation est une sorte de spiritualité laïque?

Oui, si cette pratique a du succès c’est qu’à un certain niveau, les gens sont touchés par cette dimension spirituelle, et à un autre parce que c’est quasiment une forme d’hygiène mentale.

Ce sont quand même des termes antinomiques?

Mon cheval de bataille, c’est de l’envisager comme la quintessence de toute voie spirituelle aussi bien au sein d’une pratique religieuse que hors religion. Par exemple, à Genève, j’ai animé un séminaire sur la méditation et la poésie et j’ai montré que, selon moi, les poètes ont un rapport méditatif au monde et que tous ont une dimension spirituelle sans être particulièrement religieux.

Vous faites un pont entre méditation et contemplation?

Oui, je parle de la contemplation au sens ordinaire du terme. Dans toute tradition religieuse, on a vu des formes qui ressemblaient à de la méditation, et cette pratique permet de revenir à la quintessence de toutes les religions.

Saint François d’Assise devait être un grand méditant?

Absolument. Actuellement, nous vivons une époque qui est tellement marquée par la manière dont notre esprit est fragmenté, nous sommes tellement privés d’attention que la méditation nous est nécessaire. De la même manière que nos arrière-grands-parents ont découvert la gymnastique lorsqu’ils sont devenus citadins, se rendant compte qu’ils n’utilisaient plus tellement leur corps dans leur vie quotidienne, comme le font les paysans.

En ce début du XXIe siècle, avec l’apparition des nouvelles technologies qui conditionnent notre mode de vie, on a perdu notre rapport à l’attention. Et méditer c’est apprendre à faire attention. Quand on sait qu’un adolescent américain envoie en moyenne 100 SMS par heure de veille et que nous consultons nos e-mails toutes les 7 mn, c’est un phénomène qui est étudié par les scientifiques: nous avons perdu notre capacité à faire attention. Et lorsqu’on demande à un enseignant à quel problème majeur il est ­confronté en classe, il répond que c’est de maintenir l’attention des élèves pendant une période donnée.

Les nouvelles technologies ne provoquent-elles pas plutôt une hyper-attention, un éveil continuel au cours de la journée?

Oui, c’est une forme de concentration extrêmement focalisée sur un point. Or l’attention implique d’être ouvert à ce que vous faites en ayant conscience de l’environnement tout entier.

Quand nous sommes devant nos mails auxquels nous répondons très rapidement, nous sommes très concentrés et tendus. Cette manière d’être nous fatigue.

C’est comme le lion qui chasse la gazelle: il est complètement concentré sur sa proie, le reste de la réalité disparaît, et ensuite il s’endort. Et nous, on est dans cet état-là toute la journée. En essayant d’être toujours plus efficaces, performants, actifs, on devient extrêmement fatigués et stressés. Le burn-out est la maladie de notre temps.

Dans la méditation, on apprend à être attentif en gardant conscience de sa présence corporelle, c’est une attention beaucoup plus ouverte. L’intérêt de cette pratique se mesure aussi socialement, on a absolument besoin de retrouver des espaces-temps pour être avec soi-même, savoir ce qu’on veut, ce qu’on sent.

C’est une question de survie?

Absolument. Nos ancêtres, quand ils regardaient leur feu de cheminée, peut-être qu’ils cousaient en même temps mais ils étaient posés, il y avait du silence qui leur permettait de se ressourcer. Et d’un certain point de vue, méditer c’est réapprendre ce que faisaient nos grands-parents.

Réapprendre à vivre au présent, à être synchronisé avec soi-même. Lors d’une enquête aux Etats-Unis, l’on a demandé aux participants, à certains moments de la journée, s’ils étaient présents à ce qu’ils faisaient. 60% d’entre eux ont répondu par la négative, mais qu’ils se sentaient plus heureux quand ils n’étaient pas distraits.

Autrefois, lorsqu’on était pris par des tâches quotidiennes, on était toujours présent à ce que l’on faisait?

Oui, on était plus présent à soi-même parce qu’on avait un rapport réel au monde, un rapport tangible aux choses. Le problème aujourd’hui c’est que le monde virtuel nous déconnecte de cette présence. On voit par exemple que ce n’est pas la même chose d’écrire une lettre que de répondre à des mails… C’est une attention différente, répondre aux mails implique que je perds le rapport avec mon corps.

La méditation telle qu’on la pratique actuellement est une vraie discipline?

Oui, c’est très difficile de méditer: c’est prêter attention de manière délibérée au moment présent tel qu’il est, dans la plénitude de son être avec l’entièreté de son corps. Il faut être complètement attentif à ce que l’on vit, à ce que l’on sent, sans jugement et en accueillant les pensées parasites. Pendant ce temps, l’on est submergé par des pensées, on a mal au dos, car on doit rester immobile. Pratiquer la méditation, c’est entrer en rapport avec ce qui vient sans s’en débarrasser. Ce qui est déconcertant: il n’y a rien à réussir ou à rater, mais on est confronté à notre difficulté à être juste présent à ce que l’on fait. Et c’est une discipline quotidienne singulière qui ne ressemble à aucune autre de ce qu’on a connu ces dernières années en Occident.

On est justement aujourd’hui dans une ère de la distraction, de la gratification immédiate?

Absolument, et la méditation c’est exactement le contraire. C’est pour cela que moi, qui pratique depuis vingt-cinq ans, je suis très étonné de son impact. Mais ça s’explique parce que les gens souffrent intensément et se rendent compte qu’ils ne peuvent pas continuer comme ça. Il y a beaucoup de gens qui s’y mettent, et même s’ils pratiquent peu, ça change profondément leur vie. Parmi ceux qui suivent mes séminaires, il y en a qui viennent parce qu’ils sont trop stressés, d’autres pour se retrouver, d’autres pour découvrir un rapport plus ample avec le monde, d’autres veulent faire la paix avec eux-mêmes ou guérir de leur enfance. Et tout cela est possible grâce à la méditation

Peut-on considérer la méditation à la fois comme thérapie et comme hygiène de vie?

Oui, mais aussi comme quintessence de la dimension spirituelle. Aujourd’hui, beaucoup de gens de différentes traditions spirituelles, particulièrement dans le christianisme, se tournent vers la méditation, qu’ils intègrent à leur foi. En découvrant qu’il y avait des équivalents de la méditation dans la pratique religieuse qui ont été oubliés au cours des siècles.

Pourquoi cette perte?

Je dirais que cela tient au fait que la religion, au cours des siècles, surtout au XIXe, s’est beaucoup concentrée sur la morale et le social et a un peu abandonné sa dimension authentiquement spirituelle.

Qui n’était censée être réservée qu’aux moines et aux saints?

Oui, mais c’étaient des exercices tout simples qui existaient dans la tradition chrétienne, ce n’était pas juste prier pour demander quelque chose mais pour être en présence de Dieu, ce qu’on appelait les pratiques d’oraison et qui ont quasiment disparu au tournant du XVIIe siècle. Dans le judaïsme et dans l’islam aussi. Dans toutes les traditions, on voit des formes de pratique où l’on apprend à être présent, ouvert, sans intention, désintéressé, sans rien attendre, en étant au cœur de son être et en abandonnant la volonté immédiate de ce qui va être bénéfique pour moi. Cette attitude est profondément spirituelle.

Donc la méditation a plusieurs dimensions?

Oui, elle en a trois principalement: elle est hygiène de vie, comme on prend sa douche le matin ou on se lave les dents, comme on prend soin de son corps, pourquoi ne prendrait-on pas soin de son esprit? Elle a aussi une dimension thérapeutique: elle permet de surmonter nos difficultés et de faire la paix avec nos blessures. Et enfin une dimension spirituelle: elle nous ouvre à quelque chose de plus grand que le «moi, moi-même et encore moi». Vous pouvez appeler ça l’amour, la rencontre, l’espoir.

Mais, paradoxalement, la méditation nous apprend à être à l’écoute de nos perceptions, de nos sensations?

Oui, mais ce n’est pas un travail d’introspection égocentrique. Vous entrez en rapport avec ce qui est, l’important c’est d’être ouvert au monde et de mieux l’apprécier.

En restant centré sur soi-même?

La finalité c’est d’être ouvert à ce qui est. Le rapport de présence est absolument décisif. Et l’hyper-connexion montre qu’on a perdu quelque chose qui est évident: être avec l’autre pour de bon, entièrement. La méditation change aussi beaucoup les rapports des parents avec leurs enfants.

Selon vous, tout le monde devrait intégrer la méditation à sa vie quotidienne?

Oui, sauf à la rigueur à la campagne où on a un rapport naturel avec le temps. Mais nous, dans les villes, on doit réapprendre ce que tout être humain savait faire il y a encore trente ans…

Ce qui signifie garder notre part d’humanité qui se dilue dans nos actes?

Oui, absolument.

N’a-t-on pas l’impression que la méditation, c’est aussi du temps perdu?

Vingt minutes par jour, c’est un sacrifice qui va changer toute la tonalité de votre journée et votre rapport avec les autres. C’est indispensable d’apprendre à méditer. Son succès est dû au fait qu’elle est enseignée de manière très pédagogique. C’est au moment où on a commencé à faire des CD que la méditation s’est démocratisée parce qu’on pouvait la pratiquer chez soi.

Vous disiez avoir commencé à pratiquer la méditation il y a vingt-cinq ans, ce n’était pas du tout à la mode pourtant?

Ah non, pas du tout. Quand j’ai commencé (j’étais adolescent à l’époque), je n’osais pas le dire à mes parents pensant qu’ils me croiraient dans une secte… Je ne pouvais pas imaginer que, vingt-cinq ans plus tard, je serais appelé dans les plus grandes entreprises, dans les hôpitaux et que la méditation allait rendre un tel service. Je fais partager mon expérience dans mon livre Frappe le ciel, écoute le bruit* où je raconte aussi mes difficultés, mon enfance.

Pourquoi avoir choisi cette pratique adolescent?

J’ai essayé une fois par hasard et j’ai trouvé ça formidable. J’étais mauvais élève, je n’arrivais jamais à faire tout ce qu’on me demandait et je me suis dit que je relèverais toujours plus de défis dans ma vie en méditant. C’était loin d’être de la paresse, c’était un vrai travail et qui rendait plus ouvert. A la base, je ressentais un manque de sens dans ma vie. La méditation permet de retrouver du sens. J’ai trouvé que c’était «juste» et j’ai suivi cette discipline.

Et aujourd’hui ça parle à tout le monde?

Oui, parce qu’on l’a démocratisée, parce que notre monde va plus mal.

Pour vous, ce doit être passionnant de voir à quel point ça répond aux besoins des gens et que de pratique confidentielle elle est devenue universelle?

Absolument, moi cela m’émeut. Je reviens d’un colloque au sein d’une faculté de médecine. Tous étaient des professionnels de santé qui voulaient comprendre comment la méditation pouvait aider leurs patients, je trouve que c’est exaltant.

Parce que cette audience d’experts valide votre pratique?

Surtout parce que ça aide profondément les gens. J’aimerais évoquer cette enquête américaine censée prouver que la méditation aide en cas de dépression: à la première expérimentation, le résultat était nul! Les enseignants n’ayant jamais pratiqué la méditation, ça ne pouvait pas marcher…

Après avoir suivi des stages, ces professionnels ont de nouveau enseigné la méditation à ces patients et le résultat a été probant. L’on sait aujourd’hui que chez les dépressifs cette pratique permet d’éviter les rechutes de 50%.

Il y a donc une part de sincérité, d’intégrité qui est liée aux bienfaits de l’enseignement? Ça ne peut pas être une espèce de recette?

Absolument.

De quand date exactement ce pic d’intérêt pour la méditation au sein du grand public?

De quatre-cinq ans et on est encore au début, car il faut une pratique de plusieurs années pour pouvoir enseigner la méditation de manière solide. C’est du reste l’une des raisons qui m’a conduit à fonder l’Ecole occidentale de méditation, pour former de nouveaux enseignants car cette pratique s’intègre à tous les niveaux de la société: dans les écoles, les prisons, les hôpitaux, les entreprises, etc.

abrice Midal vient de publier «Comment la philosophie peut nous sauver» aux Editions Flammarion.

Renseignements : http://www.ecole-occidentale-meditation.com/fr/meditation-a-geneve.html