«En pleine polémique sur la nouvelle législation antipiratage» au Congrès américain, «le démantèlement de Megaupload pose la question du contrôle et de l’éthique des sites de stockage et de téléchargement gratuits». Cette fermeture est «une victoire pour les pouvoirs publics», selon l’éditorial de la Tribune de Genève de samedi. Car le conflit qui les oppose aux «internautes subsistera tant que les alternatives légales de distribution de contenus sur Internet resteront si pitoyablement inattractives. Et surtout, tant que le cadre légal ne se sera pas adapté aux nouveaux usages numériques. D’ici là, on peut s’attendre à une méchante radicalisation des forces en présence.»

Tout cela provoque «une onde de choc sur Internet», selon Les Echos. Alors, «face à la mobilisation de 14 millions de protestataires par Google, Facebook et Twitter sur Internet, le Sénat et la Chambre ont préféré, ce week-end, faire marche arrière en annonçant le report sine die des deux textes de loi.» Mais dans le fond, rien n’est réglé, car «toute la question reste de savoir si le «raid» sur Megaupload est destiné à faire école».

Un spécialiste de ces questions, sur ZDNet.fr, estime pour sa part que «les serveurs de Megaupload ne devaient pas être totalement coupés». Même s’il apparaît «clairement dans l’acte d’accusation que le Département de la justice des USA accuse Megaupload d’avoir rémunéré des gens qui chargeaient sur ses serveurs des contenus audiovisuels contrefaits». On trouve d’ailleurs «une analyse exhaustive de cet acte d’accusation sur Criminalités numériques, le blog d’un spécialiste, Eric Freyssinet, chef de la division de lutte contre la cybercriminalité au pôle judiciaire de la Gendarmerie nationale» française.

A la lecture de cet acte, la forte présomption de culpabilité des dirigeants de Megaupload ne justifie en aucun cas, pour le premier de ces deux spécialistes, «la fermeture brutale des serveurs, sur la base d’une enquête préalable et sans que le moindre jugement ait été rendu par une instance judiciaire faisant la part de l’accusation et celle de la défense. Cette présomption de faute ne légitime pas le fait que des données stockées sur ces serveurs par des utilisateurs honnêtes ont disparu.»

Et de poursuivre: «Les lois actuelles suffisent, nul besoin de lois d’exception pour «réguler Internet». On notera que cette action contre Megaupload n’a pas eu besoin des lois SOPA ou PIPA en cours de préparation aux USA, ni du traité international ACTA: ce sont les lois existantes contre la contrefaçon et les accords internationaux de coopération policière déjà en vigueur qui ont permis d’arrêter Megaupload. Il n’est donc pas nécessaire d’aller plus loin dans des lois de contrôle d’Internet, sauf précisément si l’on veut restreindre la liberté d’expression et d’information des citoyens.»

Enfin, l’«autre enseignement» de toute cette agitation «vient de la riposte des Anonymous, aussi vigoureuse que rapide. Quelques heures après la fermeture de Megaupload, les sites du département américain de la Justice, du FBI, de la RIAA (industrie musicale), de la MPAA (industrie du film) et même de la HADOPI ont été l’objet d’attaques DDOS qui les rendaient inaccessibles. J’ai découvert que ces attaques étaient menées par quelques milliers de personnes seulement: 5000 au début de l’opération, selon les Anonymous eux-mêmes qui ont revendiqué l’opération sur Twitter, et 27 000 au plus fort des attaques selon SoftPedia.»

Et pourtant, un représentant de ce groupe de hackers a contacté la RTBF: «Le message audio stipulant qu’ils s’attaqueraient à d’autres sites» comme Facebook «si Megaupload n’est pas remis sur pied dans les plus brefs délais est un faux. Mais la structure même d’Anonymous est si nébuleuse qu’il est presque impossible de savoir qui a raison.» Allez y comprendre encore quelque chose après cela.

Quoi qu’il en soit, les témoignages des internautes sur le site du Matin sont majoritairement en faveur de la cyberguerre des pirates masqués: «Internet est une fenêtre de liberté sur le monde, personne n’a le droit d’y faire sa loi ailleurs que dans son pays, les Américains qui ferment un site à Hongkong et arrêtent son propriétaire en Nouvelle-Zélande, ce n’est pas normal!» écrit l’un. «Vous aviez les pavés, nous avons les claviers», écrit l’autre. Et, tout de même, ce commentaire lucide: «Et qui sera embêté s’ils (les Anonymous) attaquent la PlayStation Network, Twitter, Facebook etc.? Nous les internautes, et sûrement pas les «haut placés». Alors qu’ils arrêtent de dire qu’ils agissent pour le peuple…»

Les internautes de Marianne 2 aussi «ont l’impression que le terrain de leurs libertés est chaque jour grignoté un peu plus. Pour autant, eux seraient favorables à une offre de téléchargement légale, à un prix raisonnable et donnant accès à du contenu similaire.» Extraits:

«Et c’est sur qui, que ça retombe toujours?» interroge Yan Margus. «Au lieu de combattre les vrais gros durs de la finance qui nous traînent jour après jour dans le ruisseau, on va retirer de la bouche de nos enfants les quelques mp3 ou avi de médiocre qualité qu’ils ont chopés sur Internet comme nous chopions, à notre époque, sur la radio quelques malheureux tubes ou à la télé de vagues VHS troubles comme de l’eau de vaisselle?»

«Le téléchargement illégal nuirait aux artistes, risquerait à terme de tuer des professions. C’est un avis que Maxime M. ne partage pas: «Ce qui est hallucinant, c’est que la musique et le cinéma ne se sont jamais si bien portés en France au niveau chiffre d’affaires, c’est donc que le piratage ne nuit pas beaucoup. Sachant que la plupart des artistes sont réfugiés en Suisse pour ne pas payer d’impôts en France, ce sont eux aussi des pirates, donc pirater ne nuit pas pour ces gens-là.»

Et voilà comment on retombe, par hasard, sur les poncifs de l’évasion fiscale…