«Mitterrand» est inscrit sur la cassette audio détenue par sa dernière compagne. C’est la trace tangible qui subsiste de ce tête-à-tête que Niklaus Meienberg provoque en mars 1973. Les rapports sont houleux. Mitterrand ne veut pas d’interview. Le journaliste se précipite dans la voiture du futur président sur la route de Château-Chinon. Niklaus Meienberg voulait donner la parole à ceux «d’en bas», aux petits citoyens. Or, c’est aussi pour atteindre les puissants que ce géant aux mots autant redoutés qu’adulés déploya l’énergie la plus folle. «Comment voulez-vous être journaliste si vous n’êtes pas insolent?» clamait-il.

Le 22 septembre 1993, le journaliste-provocateur-poète et historien alémanique met fin à ses jours à Zurich. Il a 53 ans. «Courir derrière les catastrophes avec sa plume, au lieu d’être en mesure de les déjouer», a-t-il écrit quelques mois plus tôt, fou de rage face à l’attitude américaine dans le conflit du Golfe. Il a voulu que ses cendres soient confiées à la Seine, non loin de Paris. Il avait choisi cette ville comme patrie pour sa révolution (Mai 68), ses études et ses intellectuels. La nouvelle de sa mort fait la une, en français comme en allemand. Qu’on l’aime, qu’on le haïsse, qu’on le redoute: il s’est tu et le choc est grand.

Vingt ans après, son canton d’origine, Saint-Gall, propose une exposition intitulée Warum Meienberg? Pourquoi Meienberg? attendue aussi à la Bibliothèque universitaire de Fribourg, là où Niklaus Meienberg, de famille catholique, effectua ses études – et dont il dépeindra la constellation sociohistorique via un portrait épique du pilote Jo Siffert. Géant de par sa corpulence, son culot et son verbe, Niklaus Meienberg publie dès les années 60: Weltwoche, Wochenzeitung, Magazin… Ses reportages révoltent la bourgeoisie sur fond de Guerre froide: on ne s’attaque pas aux puissants sans préavis. Il signe une forme journalistique avec laquelle l’art de raconter et surtout d’écouter les gens du coin se mêle à une rigueur d’historien et à un style imagé, où le dialecte et le français trouvent leur niche. Il provoque, il ironise, il charme. Une prose est née (Meienbergsche Prosa).

Vendredi dernier, conseiller d’Etat, proches, journalistes et historiens s’étaient réunis pour le vernissage de l’exposition: «Il fut un grand Saint-Gallois», a applaudi le conseiller d’Etat libéral-radical Martin Klöti. On a presque oublié qu’en 1990, lorsque l’écrivain recevait le prix culturel de la ville, le gouvernement refusait d’être présent. «Il s’agit soit d’une décrispation politique, soit du signe que Meienberg s’inscrit lentement parmi les «classiques», relève en souriant un professeur.

Dans les années 70, ses récits historiques autour de la Suisse durant la Seconde Guerre mondiale (Maurice Bavaud a voulu tuer Hitler et surtout L’Exécution du traître à la patrie Ernst S.) font trembler dans les couloirs du Palais fédéral ou contraindre au silence. Il ébranle l’image d’une Suisse neutre. Les historiens de droite l’accusent de manipuler la vérité via une documentation lacunaire. En 1976, le scandale dépasse les frontières: la direction du Tages-Anzeiger l’interdit d’écriture pour quinze ans. L’affront fut de trop: il s’est permis une métaphore injurieuse à l’égard du prince du Liechtenstein. Il devient un interlocuteur choyé aussi dans la sphère francophone.

Aujourd’hui, le mythe «Meienberg» réunit aussi l’homme fasciné par le pouvoir qu’il dénonce, l’homme difficile à vivre pour ses compagnes comme pour ses collègues, l’homme fragile qui, à la fin de sa vie, ne supporte plus qu’on ne partage pas son avis. L’exposition qui lui est consacrée, réalisée par Stefan Keller, historien qui le connut, se concentre sur les textes. A chaque fois, c’est la complexité du personnage, sa haine de l’injustice et sa passion pour l’écriture qui s’imposent.

Pourquoi Meienberg? Quel héritage à l’heure du monde globalisé, de WikiLeaks, et d’une Suisse où les puissants sont souvent inconnus au café du coin, de cette plume amoureuse des détails qui défendait un «autre patriotisme»? «Il a laissé une œuvre littéraire; aussi parce que les frontières des genres n’existaient plus», souligne l’un de ses confrères, Christoph Kuhn, ancien chef culture au Tages-Anzeiger. Il se souvient d’un être «parfois rabelaisien, parfois noir, souvent imprévisible avec lequel il était difficile d’être toujours ami». Il conclut: ses textes, même détachés de leur contexte, conservent une valeur journalistique et littéraire, à l’image du «J’accuse» de Zola.

On a oublié qu’en 1990, lorsque l’écrivain recevait le prix culturel de Saint-Gall, l’exécutif cantonal le boudait