« Après un raz de marée, il n’y a plus rien. Tout est enfoui dans la vase: les ustensiles, les allumettes, les meubles, la nourriture. Les victimes souvent ont perdu leurs vêtements en se débattant dans l’eau. Il faut tout reconstruire de zéro. Un tremblement de terre, c’est différent. Les caves ont résisté, les boutiques du premier étage aussi, souvent. En cherchant dans les décombres, on peut trouver beaucoup de choses. Mais il n’y a plus d’argent, plus de système de distribution. L’accès à l’eau, à la nourriture, aux abris, se joue au couteau. Les faibles n’ont aucune chance.

C’est la situation que nous avons trouvée à Port-au-Prince trois jours après le séisme. Cela fait deux ans que je vais deux fois par an en Haïti pour le compte de Terre des hommes. Nous avons un centre de réhabilitation nutritionnelle et des activités de santé communautaire dans le sud du pays. Je me suis tout de suite proposé pour partir. Avec l’équipe du Corps suisse d’aide humanitaire en cas de catastrophe, nous nous sommes installés dans l’hôpital général de Port-au-Prince, en grande partie détruit. Quand nous sommes arrivés, il y avait 5000 personnes dans l’enceinte, tous dehors car même les bâtiments encore debout avaient été désertés par peur des répliques: des blessés, des mourants, des femmes sur le point d’accoucher, des employés, des familles. Il a fallu trier.

Quel est le besoin le plus urgent? Qui va-t-on aider en priorité? Vu d’ici, on pense tout de suite soins et médicaments. Mais le plus urgent est ailleurs: au bout de deux jours sans eau, les gens commencent à mourir. Notre priorité a donc été de rétablir l’approvisionnement en eau. Cela a été fait par Gérard Luyet, qui est le responsable des Services industriels de Genève. L’intervention en cas d’urgence n’est pas seulement médicale. Mais pour organiser cette intervention, un regard médical est utile. C’est ma tâche en tant que nutritionniste disposant d’une longue expérience de la médecine de catastrophe.

C’est le chaos. Mais on peut mettre de l’ordre dans le chaos. Trier les besoins et les gens à aider en fait partie. Il faut aussi reconstituer des réseaux. Entre soignants et si possible entre survivants: c’est en se regroupant que l’on arrive à tenir le coup et à faire les bons choix.

Pour l’approvisionnement en nourriture, nous avons pu nous débrouiller sur ce qui restait du marché local. Et il a fallu organiser l’accès aux soins. En concertation avec les autres équipes sur place, nous avons décidé de nous charger des plus faibles: les enfants et les femmes enceintes. On ne peut pas prendre tout le monde en charge, il faut donc choisir. L’important est de ne jamais le faire tout seul – le risque est trop grand de se prendre pour Dieu – et de se ménager, quelle que soit l’urgence, des petits moments de concertation.

La violence et le stress sont partout. Il y a le bruit – les cris des blessés, le vrombissement des hélicoptères, les sirènes d’ambulance – la vue de la souffrance et de la destruction, l’odeur – nous travaillions près du bâtiment d’une école d’infirmières dont 135 élèves avaient péri. Sans parler des répliques, qui sont dures pour les nerfs. Et du fait que toutes les cinq minutes, un nouveau problème surgit et qu’il faut le résoudre. On travaille dans un état de tension permanent mais on travaille. Ça permet de tenir le coup. C’est lorsqu’on s’arrête, lorsqu’on prend par exemple cinq minutes pour répondre aux questions d’un journaliste qu’on risque de craquer. Sinon, on travaille et puis le soir, on avale quelques whiskies – ou en Haïti, quelques verres de rhum. Ou, quand on a mon âge, on s’effondre simplement pour dormir.

Il nous est arrivé de renoncer à soigner, bien sûr. Quand une femme met au monde un enfant de moins d’un kilo dans un hôpital dévasté, rempli de blessés, qu’est-ce que vous pouvez faire? On ne peut pas investir les moyens qui, en Suisse, permettent parfois de sauver un tel enfant. Mais on peut bien faire les choses. Nous avons maintenu cet enfant en vie le temps que sa mère, qui avait été écrasée par un mur et avait dû subir une césarienne, puisse le voir, le baptiser et le quitter.

L’essentiel, là aussi, c’est de ne jamais se retrouver seul devant la décision. Chaque fois que la question s’est posée, nous en avons discuté. Nous avons fait de même avant toute amputation. C’est un réflexe naturel pour un professionnel. On a beaucoup parlé d’amputations non indiquées qui auraient été pratiquées à Haïti. Si c’est le cas, je pense que c’est le fait d’incompétents. L’incompétence est un gros problème dans ce genre de situations, elle peut causer des dégâts importants. Il ne suffit pas d’être plein de bonne volonté. Il faut travailler en professionnels, de façon transparente, se placer sous le regard des autres, de s’efforcer de minimiser les erreurs.

Car on fait des erreurs. Une mère a réussi à nous convaincre de ne pas amputer sa fillette de 10 ans qui avait eu le bras écrasé. Nous devions être fatigués, nous avons voulu croire qu’on pourrait sauver son bras. Elle est morte le lendemain d’une septicémie. Cela fait partie des souvenirs qu’il faut affronter au retour.

On ne tient guère le coup plus d’une quinzaine de jours. A la fin, on voit qu’on n’a plus d’idées, et dans une situation comme ça, quand on n’a plus d’idées, on n’est plus bon à rien. Il faut rentrer.

C’est une tout autre affaire que de partir. Personnellement, lorsqu’on me contacte pour une mission, je suis prêt en cinq minutes. J’avertis ma femme, je renvoie mes rendez-vous, je prends mon billet, je fais ma valise… C’est presque automatique. Mentalement, je suis déjà parti. Reprendre pied au retour est nettement plus long.

Lorsque je travaillais encore au CHUV, je reprenais mon service aussitôt mais pendant une semaine, je n’étais pas entièrement là. Je me rappelle un coup de fil que j’ai reçu alors que je revenais du Rwanda. C’était en 1996, pendant le reflux des réfugiés hutus du Zaïre après la prise de pouvoir par Laurent-Désiré Kabila. J’avais dû prendre des décisions très dures, comme de faire appel à l’armée pour évacuer un groupe de plusieurs milliers de réfugiés d’une zone où ils étaient menacés de mourir de soif. J’étais au CHUV, au chevet d’un patient transplanté. La journaliste qui m’appelait voulait un commentaire sur la question de l’obésité. Là, mon disque dur a sauté. Je lui ai répondu que je n’avais absolument rien à lui dire. Mon cerveau était vide. Blanc.

Aujourd’hui, j’ai pris ma retraite et je travaille bénévolement pour Terre des hommes. Lorsque je reviens de mission, je prends quelques jours pour me débriefer. Je fais ça tout seul et ça me convient. On sait aujourd’hui qu’un débriefing formel systématique est une erreur. Une majorité de gens confrontés à un stress post-traumatique – car c’est de ça qu’il s’agit – s’en tirent seuls ou moyennant quelques conseils professionnels limités.

Moi je vais à la montagne, seul, et pendant quelques jours, je me repasse le film. Je n’ai pas de notes mais je prends beaucoup de photos. Je les regarde et j’analyse ce qui s’est passé en essayant d’en tirer des leçons utiles. Cela ne fait pas disparaître les souvenirs, ils ne disparaissent jamais – je me rappellerai toujours certains visages, certaines situations. Mais ça permet de les mettre à leur place.

En Haïti, je pense que 100, peut-être 150 enfants ont survécu grâce à nous. On peut se dire qu’une centaine d’enfants, c’est peu face à plus de 200 000 morts. Moi, je ne vois pas ça comme ça. C’est le propre du regard médical. Le médecin agit au niveau individuel. Pour lui, chaque patient compte, quelle que soit l’échelle des souffrances. Lorsque je peux donner à un enfant de la vitamine A qui l’empêchera de perdre la vue, je suis heureux pour le reste de la journée. Nous avons ainsi pris cinq minutes pour fêter la naissance du premier enfant venu au monde dans l’hôpital. Ce n’est pas du temps perdu: ça aide à aller de l’avant.

Ce qui pousse à repartir? C’est très personnel. Il y a, je pense, un côté excitant dans l’aspect complètement hors norme de l’expérience. Mais pour moi, deux choses sont centrales. C’est une manière d’une part d’écouter le monde. D’être là où il bouge, où les choses se passent. La deuxième raison est liée à ma spécialité. Je suis pédiatre et je veux soigner des enfants. Alors je vais là où ils sont. »

«Cent, peut-être 150 enfants ont survécu grâce à nous. On peut se dire qu’une centaine d’enfants, c’est peu face à plus de 200 000 morts. Je ne vois pas ça comme ça. Chaque patient compte, quelle que soit l’échelle des souffrances»