alpinisme

La montagne enchantée

Alpiniste de légende et homme de tous les exploits, Reinhold Messner aura 70 ans dans un mois. Rencontré dans son Tyrol italien, il parle du bonheur d’avoir offert à sa patrie une constellation de musées dédiés à la montagne. L’esthète avisé réussit le saut de l’aventure à la culture, ultime défi pour vieillir sans souffrir

La montagne

enchantée

Alpiniste de légende et homme de tousles exploits, Reinhold Messner aura 70 ans dans un mois

Rencontré dans son Tyrol italien, il parle du bonheur d’avoir offert à sa patrieune constellationde musées dédiésà la montagne

L’esthète avisé réussit le saut de l’aventure à la culture, ultime défi pour vieillir sans souffrir

Sous la crinière, l’œil de Reinhold Messner pétille. Pour sa petite taille, il a de larges épaules et une fière stature. L’âge semble ne pas avoir de prise sur cette force de la nature qui a tout exploré, tout vu, tout connu. Sa petite voix douce, chaleureuse, contraste avec la froide détermination qui se lit dans son regard. Ce jour-là, il reçoit dans le jardin intérieur d’une forteresse médiévale à Bozen, dans le Tyrol du Sud, province italienne mais germanophone du nord de l’Italie, sa patrie. Il est le maître des lieux depuis qu’il y a installé le musée Firmian, joyau d’un ensemble de six musées qu’il a imaginé puis réalisé.

L’entretien se déroulera en toute simplicité, autour d’un verre d’eau. Notre hôte fait son travail. Parler de lui. De ses exploits qui ont fait sa réputation d’alpiniste le plus connu de la planète. Philosopher sur la vie, la mort, la montagne bien sûr, la nature, le cosmos, les croyances. La politique aussi. Il a siégé une législature au Parlement européen mais n’a pas prolongé, jaloux de son indépendance et trop attaché à réaliser seul ses idées, des projets toujours un peu fous. «C’est en nous que la révolution doit avoir lieu afin que nous puissions bouger la société», dit cet admirateur de Daniel Cohn-Bendit et Josch­ka Fischer.

Dans la vie de Reinhold Messner, il n’y a pas de place pour la médiocrité. L’alpiniste s’est imposé en explorateur des limites et en briseur de tabous. L’aventurier a traversé les terres les plus hostiles. Dans les Alpes ou en Himalaya, en Antarctique ou dans le désert de Gobi, il a mené une vie aux frontières de l’abîme, du néant et de l’infini. Il en parle avec cette assurance tranquille qui caresse et entraîne. Le conteur jouit de tenir en haleine son public. On en aura la confirmation à la nuit tombée, quand Messner reçoit les visiteurs du musée pour une causerie sous les étoiles, au coin du feu, dans un théâtre en plein air qu’il a fait aménager dans l’enceinte de la citadelle.

L’alpiniste écumant les premières dans les Alpes puis en Himalaya disait de ses exploits qu’ils tenaient davantage du jeu et de l’art que du sport. «Je suis un créateur ambulant», écrit-il dans Ma voie , ouvrage où il tire le bilan de sa vie (Arthaud, 2006). L’homme a l’aura des légendes vivantes et il le sait. Il tient son rôle sans le moindre doute et sans fausse modestie. Son génie est aussi d’avoir su, mieux que d’autres, professionnaliser l’exploitation commerciale de ses souvenirs d’expédition et des trésors ramenés de ses voyages. Ses livres – une septantaine – sont diffusés mondialement. Il est un conférencier très demandé.

Désormais retiré de l’alpinisme, Reinhold Messner, 70 ans le 17 septembre prochain, n’est pas blasé. Admirateur de Goethe – «l’égoïste par excellence, qui a vécu comme il a voulu» – il a réussi sa reconversion de l’aventure à la culture. Esthète avisé, curieux de philosophie, chercheur d’images et de sens, il a consacré ces quinze dernières années à valoriser sa collection privée d’œuvres d’art et d’objets à valeur testimoniale en créant un ensemble muséal dédié à la montagne. Pas moins de six (!) musées, tous logés dans des écrins remarquables au pays des Dolomites, mettent en scène la montagne sous de multiples facettes: lieu de vie, espace culturel, terrain d’aventure, environnement fragile, terre sacrée.

Son projet de musées a d’emblée été dénigré comme l’ultime provocation d’un mégalo assoiffé de gloire. La visite de deux musées sur les cinq ouverts – Firmian à Bolzano, joyau de la mosaïque, et Ripa à Bruneck – dément ce pronostic hâtif.

Le Messner Mountain Museum (MMM) n’est ni un musée d’art (Kunstmuseum), ni un musée d’histoire naturelle. Il raconte la rencontre de l’homme avec la montagne et questionne cette relation évolutive. La déclinaison dans six lieux spectaculaires – des forteresses restaurées avec soin, des bâtiments inédits dressés ou enfouis dans la montagne – est aussi ambitieuse qu’audacieuse. Un projet hors norme, la marque de fabrique de Messner.

La qualité des espaces d’exposition contribue à l’attrait du MMM. Balcons ouverts sur l’horizon et les sommets, tunnels, escaliers ou galeries suspendues dans le vide, grottes et jardins, l’architecture des lieux devient métaphore de la montagne qui ouvre et enferme, élève et paralyse. Elle sert un parcours initiatique suggérant les émotions que tout un chacun peut ressentir en montagne: du frisson, le regard plongé dans l’abîme, à la jubilation dans la lumière éblouissante du col, de l’arête ou du sommet.

La muséographie est efficace, parfois ludique ou carrément ironique. Les pièces exposées, miniatures ou spectaculaires – peintures, sculptures, photographies, documents et reliques – sont de qualité. Leur mise en scène est parfois un peu aléatoire ou confuse, comme un paysage montagneux peut être chaotique. Mais l’ensemble interpelle, le voyage culturel séduit.

De tout temps, les montagnes ont inspiré le respect et la peur, mais aussi l’attirance pour le dépassement de soi. D’abord à ceux qui vivaient dans leur voisinage immédiat, puis aux alpinistes, «conquérants de l’inutile». Cette rencontre de l’homme avec la montagne a produit son lot de légendes et de récits. Alpinistes, écrivains, philosophes, scientifiques et religieux se sont frottés aux mystères de la montagne, cherchant des émotions nouvelles ou un sens à la vie. C’est ce riche patrimoine que Reinhold Messner convoque, avec cette devise en bandoulière: «Plus je monte, plus j’arrive à descendre dans les profondeurs de mon être intérieur.» Le visiteur est renvoyé à ses limites et à sa fragilité face à la montagne et aux lois de la nature.

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