«Produire un monde commun.» Tel est, selon le politologue Zaki Laïdi, l'objectif de la politique. Mais, justement, y parvient-elle encore? Est-elle toujours, à l'heure de la mondialisation, des marchés financiers, du réseau planétaire, cet art du vivre ensemble? Les gouvernants ne sont-ils pas dépossédés du pouvoir par les multinationales et banquiers centraux, juges, journalistes et autres experts? Bref, que peut encore la politique?

A cette interrogation générique, la quinzième édition des Rencontres de Pétrarque, manifestation intello-estivale organisée par France-Culture et Le Monde à Montpellier, a au moins apporté une réponse. La politique, «ce souci du monde», pour reprendre la formule du philosophe Alain Finkielkraut, l'un des piliers des Rencontres, demeure une passion bien française. En plein mois de juillet, ce thème fort sérieux est en effet capable d'arracher aux plages près d'un millier de personnes, vacanciers ou «autochtones». Lesquels ont subi sans broncher, cinq jours d'affilée, les attaques d'un soleil de plomb, prix à payer pour écouter les témoignages ou réflexions d'une vingtaine d'intervenants, acteurs ou commentateurs, militants ou universitaires. L'intégralité de ces débats est retransmise dès aujourd'hui et durant toute la semaine sur France-Culture.

Il n'y a pas de fatalité. C'est ce refus qui résume le mieux les débats. Refus peut-être incarné par José Bové, responsable de la Confédération paysanne et figure de proue du combat contre l'OMC et la mondialisation ultra-libérale, mieux que par tout autre. La «Vénus de Millau», comme le surnomme plaisamment le journaliste Jean Lebrun, animateur du débat consacré à l'économie, est incontestablement le champion de l'applaudimètre, tant à la tribune que dans les rues de Montpellier. Ce qui, d'ailleurs, ne laisse pas de susciter une pointe d'envie chez des intellos à l'ego souvent torturé…

Soucieux de ne pas se laisser caricaturer, José Bové souligne, en s'appuyant sur l'exemple du contrôle par les Kanaks des mines de nickel en Nouvelle-Calédonie, que la mondialisation ne conduit pas forcément à la marchandisation. Un point de vue qui rejoint celui de l'économiste Jacques Généreux: celui-ci s'insurge contre l'idée selon laquelle il existerait des lois de l'économie s'imposant à des politiques impuissants. «Aucune théorie n'a jamais prouvé la supériorité du marché, dit-il. Il faut en finir avec cette désinformation gigantesque et restaurer le primat du politique.»

Aux politiques, donc, d'assumer leurs responsabilités et de ne pas se laisser dépouiller des prérogatives et des charges que leur confère la légitimité démocratique dont ils sont les seuls détenteurs. Aussi peut-on regretter que ces politiques, ou en tout cas les gouvernants, soient, finalement, relativement absents du casting, aux notables exceptions de Georges Frèche, maire de Montpellier, et de Claude Allègre. Professeur de droit romain, le premier s'émeut de voir l'Etat «s'émasculer» au point de laisser s'instaurer ce pouvoir des juges si peu conforme à la tradition française.

De son côté, l'ancien ministre français de l'Education rappelle que la nécessaire autonomie intellectuelle des scientifiques ne saurait les affranchir du contrôle démocratique, avant de s'insurger contre le principe de précaution né du rêve mortifère d'un monde sans risque. Quant aux «nouveaux militants», représentants de la «gauche de la gauche», qu'un duel courtois oppose à Alain Finkielkraut, impeccable animateur-contradicteur, ils entendent justement se distinguer de politiques dont ils préfèrent jouer les mauvaises consciences. Ainsi, Annick Coupé du syndicat SUD, comme François Dufour de la Confédération paysanne affirment en substance que le pouvoir, chose trop sérieuse pour être confiée aux seuls politiques, doit être pris par la «société civile». Piste sur laquelle les suit le philosophe Jacques Rancière qui souligne que «la politique consiste à rendre publique des affaires privées, sociales des affaires politiques, communes des affaires particulières».

Menés sur le mode de la conversation plutôt que sur celui de cours ex cathedra, les débats sont forcément d'intensité et de qualité inégales. Il n'empêche. Qu'ils soient ou pas des connaisseurs de la politique française, les auditeurs qui se veulent citoyens avant d'être des consommateurs, ceux qui sont encore convaincus que la chose publique est leur affaire trouveront dans ces échanges diffusés toute la semaine de quoi nourrir leur réflexion, leurs interrogations et, parfois peut-être, leur indignation.

Les cinq débats: L'économie contre la politique, Le droit contre la politique, La technoscience contre la politique, Les médias contre la politique et Le renouveau de la politique seront diffusés sur France-Culture du 7 au 11 août, de 13 heures 30 à 15 heures.