En ce soir de décembre, Morgan Freeman doit se rendre à Soweto pour assister à la première d’Invictus, le nouveau film de Clint Eastwood, où il incarne Nelson Mandela. Le lendemain, l’acteur déjeunera dans la demeure de l’ancien président de l’Afrique du Sud. Un rituel, depuis ce jour de 1994 où le leader sud-africain, tout juste élu président en avril, le premier à la tête d’un gouvernement non racial dans ce pays, avait estimé, lors d’une conférence de presse, que la vedette de Seven et d’ Impitoyable serait l’acteur idéal pour l’incarner à l’écran. Morgan Freeman avait alors cru que le ciel lui tombait sur la tête. Il ne recherchait en aucun cas pareille élection. «C’était une sanction. Si Mandela me voulait, je devais assumer cette responsabilité.»

En attendant de retrouver Nelson Mandela pour déjeuner, Morgan Freeman réside dans son quartier général habituel, à Johannesburg, au Saxon, là où, après vingt-sept années d’incarcération, le leader politique rédigea en 1990 ses Mémoires, Un Long Chemin vers la liberté. La demeure a été, depuis, transformée en un impressionnant palace, où l’on aperçoit quelques touristes privilégiés. Freeman ne les voit pas. L’acteur américain ne croise plus personne depuis longtemps au Saxon, si ce n’est l’ombre tutélaire de Mandela. Freeman est devenu la mémoire improbable de ce lieu, capable d’en dresser la topographie abstraite, avant sa rénovation. L’acteur a intégré depuis longtemps sa dimension symbolique. En terminant ici son livre, Mandela racontait plus que l’histoire de sa vie. Il mettait également un point final à l’apartheid.

Morgan Freeman avait fixé des préalables auprès de Nelson Mandela avant de travailler avec lui. Il était alors question d’adapter à l’écran Un Long Chemin vers la liberté. Pendant des années, Freeman a obtenu un accès privilégié auprès du chef d’Etat, le suivant des jours entiers dans l’exercice de ses fonctions, «chose qu’aucun autre leader n’aurait pu m’accorder». Les deux hommes se sont ensuite revus à intervalles réguliers. Dans la maison de Mandela, bien entendu, puis à New York, Washington, Memphis et Monaco. Freeman recherchait des détails physiques. La manière dont Mandela se tient, marche et parle. «Je voulais tenir sa main. Etablir un lien invisible. Interpréter Mandela consistait à l’incarner, pas à l’imiter.»

Au final, rien ne s’est produit. Un Long Chemin vers la liberté, récit d’une vie, se révélait un livre trop dense pour se plier aux impératifs de durée d’un long métrage. Morgan Freeman a traversé ces années auprès du président sud-africain comme Fabrice del Dongo à la bataille de Waterloo. Sans rien voir. Sans tout comprendre. A commencer par l’épisode qui servira plus tard de base à Invictus, en l’occurrence la victoire en Afrique du Sud, devant son public, de l’équipe nationale lors de la Coupe du monde de rugby en 1995, transformée par Mandela en triomphe politique. En venant à bout de la Nouvelle-Zélande, les Springboks, emblème de la suprématie blanche du temps de l’apartheid, deviennent l’étendard d’une nation, y compris pour sa majorité noire.

Lorsque Mandela termine en 1999 son mandat de président, Freeman prend d’abord la mesure de ce qui le sépare de son modèle. Une enfance tranquille à Charleston, dans le Mississippi, pour l’acteur, dans un quartier noir, où la ségrégation en vigueur dans les années 1940 le préserve de toute manifestation raciste. «Il n’y avait pas de violences, les Noirs ne croisaient tout simplement jamais la route des Blancs.» Mandela était, lui, marqué au fer rouge de l’apartheid. Morgan Freeman n’a jamais fait du retour en Afrique un préalable à son épanouissement identitaire.

Même lorsqu’il avait réalisé, en 1992 au Zimbabwe, son premier film, Bopha!, censé se dérouler en Afrique du Sud, où il n’avait pu se rendre faute d’obtenir une autorisation de tournage, il imaginait mal comment ce pays pourrait devenir un jour le centre de gravité de son existence. «Je ne veux pas être catalogué comme Afro-Américain. Je ne suis pas Africain. Mon héritage n’a rien à voir avec l’Afrique.» Son héritage est américain. Il se résume dans les sept lettres de son nom d’esclave affranchi, ce Freeman qui signifie «homme libre». «C’est mon histoire, martèle l’acteur, et je réclame seulement le droit de l’approfondir.»

Jamais, peut-être, Morgan Freeman n’avait autant touché au cœur de son identité qu’en interprétant, en 1987, le maquereau de La Rue, de Jerry Schatzberg, le film qui le révélait au grand public, à 50 ans passés. Pauline Kael, l’influente critique du New Yorker, se demandait alors s’il n’était pas le meilleur acteur du monde. Morgan Freeman avait partagé la vie d’un proxénète à Chicago pour préparer son rôle. «La chose la plus importante pour lui était de tout savoir de ses prostituées, et de s’assurer qu’elles ne sachent rien de lui.» Pour l’acteur, le maquereau fait partie de l’histoire des Noirs américains, au même titre que la guerre civile. Il incarnait la part maudite de la communauté aux Etats-Unis, qui n’avait pas encore tout à fait tourné la page de l’esclavage.

C’est en découvrant, en 2008, le livre d’un journaliste anglais, John Carlin, Déjouer l’ennemi: Nelson Mandela et le jeu qui a sauvé une nation (Ed. Ariane), récit détaillé de l’accession de Mandela au pouvoir et de la manière dont il instrumentalisa, avec génie, la victoire de son pays en Coupe du monde, que Morgan Freeman «tient» Mandela. «Un seul coup de pied, le drop du demi d’ouverture Joël Stransky, dans les prolongations contre la Nouvelle-Zélande, modifie les fondamentaux d’un pays. L’enceinte d’un stade concentrait les enjeux du combat politique de Mandela.»

Freeman achète les droits de l’ouvrage pour le proposer à Clint Eastwood, sous la direction duquel il avait tourné Impitoyable (1992) et Million Dollar Baby (2004). «Lui seul pouvait adapter ce livre. S’il avait dit non, j’aurais laissé tomber et je ne serais jamais devenu Mandela. Je me souvenais du Eastwood d’ Un Frisson dans la nuit et de Josey Wales hors-la-loi, qui mettait sa masculinité à l’épreuve, exposait sa vulnérabilité. Je recherchais cette sensibilité pour raconter cette histoire. En outre, un film comme Bird, sa biographie de Charlie Parker, montre qu’au-delà de son goût pour le jazz Eastwood possède une connaissance profonde de la communauté noire.»

Surtout, Freeman avait trouvé dans ce personnage la clé qui lui permettrait de lier son histoire à celle de Mandela.

Dans ses recherches, Freeman avait pris la mesure du charisme si particulier de Mandela, qui concevait son activisme à la manière d’un acteur. Dans les années 1950, quand il était déjà l’un des visages proéminents du mouvement anti-apartheid, le jeune Mandela était tiré à quatre épingles. Il était le seul Noir dont les costumes étaient confectionnés par le même tailleur que celui de l’homme le plus riche du pays, le magnat de l’or et des pierres précieuses, Harry Oppenheimer. Dans une autre vie, Mandela aurait pu devenir une matinee idol, un jeune premier hollywoodien.

D’autres facteurs objectifs sont entrés en ligne de compte. Mandela s’apprêtait à fêter son 77e anniversaire lorsque l’Afrique du Sud a remporté la Coupe du monde. Freeman avait 72 ans, en 2009, lors du tournage d’Invictus au Cap.

La ressemblance physique entre Freeman et Mandela devenait évidente avec le temps. Leur grande taille d’abord, et une même silhouette filiforme. Les cheveux ensuite, naturellement tournés vers l’arrière, plaqués sur le crâne, les tempes apparentes, devenus gris prématurément. Il y avait, enfin, chez Mandela et Freeman, une aptitude pour le sport de haut niveau. La boxe que Mandela, étudiant en droit, pratiquait avec assiduité dans les années 1930. La danse classique et les claquettes chez Morgan Freeman quand il envisageait une carrière de danseur à Broadway.

Plus que tout, le goût pour les pompes réunit les deux hommes. Celles que le leader politique s’imposait chaque jour durant les vingt-sept années de son incarcération, entre 1964 et 1990, dans l’île prison de Robben Island, puis dans celle de Pollsmoor, dans la banlieue du Cap, où son obsession pour sa condition physique rendait fous ses compagnons de cellule. Morgan Freeman s’infligeait le même exercice pour parfaire son corps de danseur, «des heures parfois, jusqu’à vomir».

Lorsqu’il ne travaille pas, Morgan lit. Des livres d’histoire, toujours. Il se penche sur les différents conflits qui ont ensanglanté son pays. La Seconde Guerre mondiale à laquelle participa son père, au sein de l’US Air Force. La guerre civile qui donna un nom à ses ancêtres. «L’histoire américaine fait l’impasse sur bien des épisodes. Avant le tournage de Glory en 1989, personne ne savait que des Noirs avaient combattu pendant la guerre civile.»

Au fil des ans, Freeman a appris à vivre avec les fantômes d’un conflit qui l’a façonné, participant activement à la production de deux documentaires télévisés dont les titres ont valeur de manifeste: The Civil War (1990) et Slavery and the Making of America (2005). La «guerre civile» et «l’esclavage et la construction de l’Amérique», donc, obsessions d’un homme qui gardera toujours un pied dans le passé.

La fréquentation de Mandela a permis à Freeman de prendre la mesure d’une autre réalité. Installer un consensus dans son pays n’a pas permis à cet exceptionnel chef d’Etat d’instaurer la paix chez lui. Invictus est aussi le récit de cet échec personnel. Mandela était un homme seul, séparé de sa femme depuis 1992, hanté par la mort de son fils aîné, en 1969, puis celle de son fils cadet en 2000. Il est devenu le père d’une nation, sans parvenir à devenir un père de famille.

Demain, Morgan Freeman retournera chez Nelson Mandela. Invictus et Clint Eastwood figureront au menu de ce déjeuner rituel. Puis les deux hommes reprendront le fil d’une conversation jamais interrompue pour confronter, une fois encore, leurs fantômes respectifs.