Il neige à Moudon. La nuit tombe comme les flocons trempés sur le parvis de la Migros. Le supermarché, emblème d’une Suisse idéale et coopératrice, draine l’humanité entière empilée dans la cité de la Broye au nord du canton de Vaud. Dimanche, plus de 56% des votants ont accepté l’initiative hostile aux minarets qui en interdit la construction. Les Moudonnois se sont prononcés à contre-courant du vote vaudois, qui a rejeté l’interdiction approuvée en revanche par le reste du pays. Moudon n’est pas une exception dans le canton. Plus on s’éloigne du lac Léman, plus le oui s’affirme. Les statisticiens et leurs cartes bigarrées montrent que la campagne a maté les centres urbains, imposant son rejet.

Dans le froid de fin novembre, les passants favorables à l’initiative s’étonnent de tout ce «cirque». Ils n’y voient pas de scandale. Et ne se préoccupent pas vraiment pour l’image de la Suisse à l’étranger.

Comme cet informaticien d’une soixantaine d’années. Il est athée, non sans fierté. «Je suis contre toutes les religions, elles font plus de mal que de bien.» D’habitude l’homme vote plutôt à gauche, voire écolo. Là, c’est une question de principe. Il ne serait pas le seul, avance-t-il.

A Moudon, quatre résidents sur dix sont étrangers pour un peu plus de 4600 habitants au total. Une communauté musulmane importante (environs 600 âmes) y mène une vie discrète autour d’un lieu de prière. La ville héberge également un foyer de requérants d’asile, qui accueille entre 100 et 150 demandeurs selon les périodes.

Personne n’en veut aux étrangers. Personne ne se dit xénophobe. Seulement, disserte un père de famille de 31 ans actif dans le bâtiment où il côtoie sans problème Serbes et Kosovars, «on leur donne la main et ils nous prennent le bras: on ne sait pas jusqu’où ça peut aller». Il fallait dire stop, tranche-t-il, «on est tout de même chez nous, en Suisse».

«J’ai dit oui à l’initiative parce que je ne veux pas d’extrémistes, les minarets c’est ça», improvise en courant une mère pressée, ni de droite ni de gauche. Elle a le temps d’ajouter que «la Suisse a déjà baissé ses culottes face à la Libye, alors pas question de céder sur les minarets». Et dans un dernier élan: «Je ne peux accepter la façon dont ils traitent les femmes.»

Francine, 35 ans, avec deux enfants à ses trousses, qui conduit des bus scolaires, lance le défi: «Essayez d’aller construire une église dans les pays musulmans.» Puis elle s’étonne presque de l’audace du oui qui l’a emporté. Mais pas de regrets. Elle accepte de figurer sur la photo.

Loïc, qui ne vote pas pour l’UDC, au chômage, résume à sa façon: «Les minarets, ça n’allait pas dans le paysage.» Pour ce jeune de 22 ans actif dans les assurances, il y a déjà bien assez de choses pour les étrangers.

Le brouillard enveloppe le clocher de l’église Saint-Etienne à quelques pas de la Migros. La majorité des silhouettes qui filent à toute allure ne répondent pas. Certains semblent incertains, hésitant au moment de dire si oui ou non ils ont condamné les minarets. D’autres clients, accrochés à leurs chariots, affichent par contre leur incompréhension face au oui sorti des urnes. Quelqu’un avoue sa honte. L’employée d’un village voisin avait espéré un autre résultat au moment du décompte des voix, qui donnait le non gagnant dans sa commune. Puis le verdict est tombé, déroutant.

Claude Vauthey ressemble à un boxeur sonné. Le greffier, cheville ouvrière de l’intégration dans la cité, sponsor infatigable du Groupe Suisses-étrangers, exprime son impuissance face à la déferlante que les sondages n’ont pas vue venir. Il évoque la peur, l’ignorance de l’autre. Toutefois, d’aucuns en ville, moins fatalistes, critiquent l’inanité de l’association censée favoriser les échanges et le dialogue entre communautés: «Un alibi à l’égard des collectivités publiques qui la subventionnent.» On ne l’accuse pas d’être responsable du succès de l’initiative, mais presque.

Claude Vauthey rejette les critiques, tout comme le président du groupe, Manuel de Lima. «Nous faisons ce que nous pouvons avec les moyens que nous avons en faveur de l’intégration», répondent-ils à l’unisson. Une promenade œcuménique à travers les lieux de culte de la ville avait d’ailleurs attiré une foule curieuse au début du mois de novembre. Et si «les différentes communautés se parlent, c’est grâce à ce groupe», riposte le greffier. Le risque, suggère-t-il, après le vote de dimanche, c’est que la motivation de ses membres s’effiloche.

Jan de Hass, pasteur de l’Eglise évangélique réformée, dénonce de son côté «le silence assourdissant des autorités et des partis politiques pendant la campagne». Il est vrai que la municipalité ne brille pas par sa cohésion interne. Elle serait «dans l’impasse».

Ainsi Moudon pâlit sous les coups de l’hiver qui avance. La cité souffre de sa réputation de provinciale déçue. Victime de la déliquescence économique amorcée dans les années 90, dont elle ne s’est pas encore relevée.