«Nous croyons qu'il y aura en 2004, pour la première fois, une migration substantielle de consommateurs de services gratuits illégaux vers les alternatives légitimes que notre industrie offre dans le monde entier.» Vœu pieu ou vision lucide? C'est sous sa photo, le montrant le sourire crispé, que Jay Berman ouvre ainsi le dernier rapport, publié jeudi passé, de l'IFPI, la Fédération internationale de l'industrie phonographique. Confrontées à une érosion continue de leurs ventes, les majors attendent beaucoup, en 2004, des dizaines de services de téléchargement payants qui s'ouvrent jour après jour. Le hic, c'est que leur fréquentation est anecdotique. Et risque bien de le rester.

Selon l'IFPI, les services de téléchargement gratuit (Kazaa, Limewire, etc.) sont sur le déclin. D'avril 2003 à janvier 2004, le nombre de chansons disponibles illégalement serait passé de 1,1 milliard à 900 millions. Mais, dans le même temps, admet l'IFPI, le nombre d'utilisateurs de ces services aurait augmenté de 5 à 6,2 millions. Quel crédit accorder à ces chiffres? Difficile à dire, d'autant que chaque semaine voit fleurir de nouvelles études aux résultats souvent contradictoires.

En parallèle avec les centaines de poursuites judiciaires lancées contre des internautes pirates, les majors ont contre-attaqué sur le terrain de l'offre. D'abord grâce à Apple, dont l'iTunes Music Store, lancé en avril 2003, a permis de vendre jusqu'à présent, et aux Etats-Unis exclusivement, 30 millions de titres. En Europe, le leader du marché est la société anglaise OD2, qui revend le catalogue des majors à des sites tels que MSN ou directmedia.ch en Suisse. «En 2003, trois millions de chansons ont été achetées à nos 35 partenaires, explique Anke Fleischer, directrice d'OD2 Allemagne. Nous prévoyons d'en vendre 12 millions à davantage encore de partenaires en 2004.» Alors que le catalogue des majors dépasse le million de titres, celui d'OD2 n'en comprend que 270 000 titres, car la numérisation des chansons prend du temps. Un titre est vendu entre 1 et 2 francs, selon le pays.

De Coca-Cola à Hewlett-Packard, en passant par Dell, tout le monde veut se lancer dans la vente de musique. Un simple effet de mode? «A terme, le nombre d'acteurs va diminuer, analyse Anke Fleischer. Mais les fabricants de baladeurs numériques ont tout intérêt à s'implanter sur ce marché pour attirer de nouveaux clients.» Le problème, c'est que vendre de la musique ne rapporte presque rien «Sur un titre vendu un franc, nous ne touchons que quelques centimes, reconnaît Christian Fankhauser, responsable de directmedia.ch. Les licences des majors sont très chères.» Le seul site suisse de vente de musique, dont le répertoire comprend 220 000 chansons, vend actuellement 30 000 titres par mois, et ambitionne de passer la barre des 40 000 d'ici à fin 2004.

Selon Anke Fleischer, l'arrivée en Europe, durant le premier trimestre 2004, de l'iTunes Music Store, dont la renommée est déjà bien établie, devrait stimuler le marché. «Les internautes commencent à savoir qu'en achetant leur musique, ils ne risquent aucun virus et bénéficient d'une qualité parfaite. Mais il faudra consacrer des moyens marketing importants pour que la réputation des sites légaux s'accroisse.» La route semble encore longue: selon un sondage réalisé par l'IFPI en décembre 2003 en France, au Danemark, en Allemagne et en Italie, seul un internaute sur quatre savait qu'il était possible de télécharger de la musique de façon légale.