– Président du parti le Congrès pour la république qui était interdit en Tunisie, exilé depuis plus de dix ans, vous vous apprêtez à rentrer au pays dans quel état d’esprit?

Moncef Marzouki: Je rentre mardi, en effet. Je ne vous cache pas mon inquiétude pour mon pays. Il y a des tentatives pour voler la victoire du peuple. La première provient des sbires du régime déchu, tous ces flics qui sont dans un combat qu’ils perçoivent pour la survie. La seconde se déroule derrière les rideaux: j’ai en effet beaucoup de mal à croire que les caciques du régime Ben Ali vont maintenant organiser des élections libres qui verraient inéluctablement leur défaite écrasante. Dans ce cas, moi-même, qui suis peut-être le candidat préféré de mes compatriotes, aurais-je seulement l’occasion de me présenter à l’élection présidentielle? Or l’opposition radicale, celle qui n’était pas reconnue par le régime, n’est pas consultée actuellement. Ces consultations impliquent les partis croupions de la fausse opposition créée par le régime et trois formations réellement d’opposition mais qui avaient accepté de faire partie du système Ben Ali, qui avaient participé aux «élections», une aberration sous une dictature.

– Comment voyez-vous les choses à court terme? Que ferez-vous dès que vous serez sur place?

– Si le gouvernement intérimaire qui s’installe tient des élections dans deux mois comme on le dit, il entérinerait le système qui vient d’être balayé. Il faut un débat public. Moi, je veux parler à la population, prendre son pouls. Il convient d’organiser l’opposition pour que la victoire du peuple ne soit pas volée. Et il faut de vraies élections! Pas dans deux mois, c’est beaucoup trop tôt, ni avec un code électoral taillé sur mesure par le parti de Ben Ali. Le gouvernement intérimaire doit s’atteler à la tâche d’organiser sereinement ces élections dans six mois environ et à ramener la sécurité.

– Avec ou sans le RCD, le parti de Ben Ali?

– Sans lui! Ce n’est pas un parti mais un appareil sécuritaire, une police politique. On n’imagine pas ce parti organiser la transition démocratique! Sauf à penser qu’on lui laisse une chance faire revenir la dictature sous d’autres habits. Il est capital que ces élections soient totalement libres, il faudra la supervision de l’ONU. Si, grâce par exemple aux manœuvres de l’Occident qui craint l’islamisme, la dictature reprend vie en Tunisie ce serait la fin d’un rêve immense et les peuples se tourneraient vers les djihadistes, tel est l’enjeu.

– Quel rôle doit jouer l’armée?

– Ses chefs sont tiraillés entre deux forces antagonistes: l’ancien système qui lui demande protection et le peuple qui l’appelle à ses côtés pour être le garant de la transition. Je suis confiant qu’elle choisira le peuple. Cela dit, je veux lancer un appel: l’armée devrait protéger la police, aux abois, contre toute vendetta. Il ne faut pas de chasse aux sorcières! La vie est plus importante que la justice. Seule la «famille» et les mafieux qui l’entourent doivent répondre de leurs actes. Je prône même une amnistie générale sauf pour ceux qui ont donné les ordres criminels.

– Et les islamistes tunisiens?

– Je ne pense pas qu’ils désigneront un candidat à la présidentielle. Ils endosseront un autre candidat, peut-être moi. Ils ont en tout cas leur place au parlement, comme au Maroc par exemple. Il est temps que l’Occident réfléchisse au fait que l’islamisme comporte un spectre de postures qui va des talibans afghans au Turc Erdogan! Pas d’amalgame: le chef du PC italien Enrico Berlinguer et le khmer Pol Pot étaient tous deux communistes dans les années 1970, ils étaient pourtant bien différents, non? Et, justement, le mouvement islamiste tunisien n’a jamais recouru à la violence. Il faut en finir avec ce phantasme terrifiant dès qu’on parle d’islamisme, il est temps de les accepter comme partenaires. De toute façon, la Tunisie demeurera dans le giron du bassin méditerranéen, donc de l’Europe, la géographie et l’histoire l’ordonnent.