Le Nebelspalter (le coupe-brouillard) était le plus vieux journal satirique suisse. Il aura vécu 123 ans et particulièrement marqué les années 30 et 40 par son engagement contre le nazisme. En avril dernier, son éditeur bâlois Friedrich Reinhardt a dû jeter l'éponge, par manque de publicité. Quelques jours après l'annonce de la suspension du titre, Thomas Engeli, éditeur installé à Horn, au bord du lac de Constance, s'est profilé pour le reprendre. C'est aujourd'hui chose faite, le premier numéro du Nebelspalter nouvelle façon est aujourd'hui disponible dans les kiosques. Mais sa parution a été précédée d'une affaire dont tous les pans d'ombre ne sont pas levés.

Lundi dernier, Sigi Feigel, président d'honneur de la Communauté israélite de Zurich, décidait de porter plainte contre l'éditeur Engeli & Partner en vertu de la loi antiracisme et demandait que le journal soit saisi. Ses raisons: on lui avait envoyé copie d'une caricature devant paraître dans le premier numéro. La caricature représente un juif orthodoxe extirpant de l'or et des francs à une allégorie de la Suisse écrasée à terre et crachant de l'argent. Sigi Feigel n'était pas le seul à s'insurger contre cette caricature antisémite. Les deux rédacteurs en chef du Nebelspalter, Mathias Binswanger et Ferenc Takacs, ont démissionné parce qu'ils étaient contre la publication de la caricature et contre l'ingérence de l'éditeur dans leur ligne éditoriale. Ce contexte des plus défavorable au lancement d'un journal satirique a poussé son éditeur à donner une conférence de presse mardi à Zurich, à laquelle Sigi Feigel était présent. Pour s'expliquer et présenter le premier numéro du Nebelspalter nouveau.

L'ambiance n'y prêtait pas à rire: elle était à la conciliation volontariste et aux explications embarrassées. Thomas Engeli a déclaré avoir commis une «erreur»: après plusieurs discussions avec Sigi Feigel, il a décidé de «s'autocensurer» et de retirer la caricature incriminée. Il s'est dégagé de toute responsabilité quant au choix de la caricature en la renvoyant aux rédacteurs en chef démissionnaires et a affirmé ne s'être jamais battu pour sa publication. Il impute le choix du sujet au seul dessinateur. Quant à Sigi Feigel, il s'est montré très positif, voulant croire que toute ombre était levée. Selon lui, Thomas Engeli est un homme «honnête» qui a commis une erreur. «Tout le monde commet des erreurs», a-t-il dit, souhaitant bon vent au Nebelspalter, assurant que le journal n'aura pas de tendances antisémites.

Du côté des rédacteurs en chef démissionnaires, le son de cloche est totalement différent. Ferenc Takacs, que nous avons atteint par téléphone, nous a confirmé avoir quitté le Nebelspalter en commun accord avec son collègue pour protester contre la caricature. «Je suis scandalisé qu'Engeli puisse nous accuser, nous a-t-il affirmé. C'est lui qui, devant témoins, a assuré que le dessin était une bonne satire de la situation de la Suisse. Il le voulait.» En outre, il accuse l'éditeur de s'ingérer plus largement dans la ligne rédactionnelle du journal. «Il veut faire du Nebelspalter une publication commerciale, a souligné Ferenc Takacs. Ce qui ne serait pas un problème pour moi s'il ne se mêlait pas directement du contenu rédactionnel. S'il s'est excusé pour la caricature, c'est bien, mais il doit apprendre comment on gère une rédaction lorsque l'on est éditeur.»

Thomas Engeli ne s'est pas étendu sur les démissions conjointes de Mathias Binswanger et Ferenc Takacs. Fin juin, il nommera deux nouveaux rédacteurs en chef. Par contre, il a longuement présenté le Nebelspalter, qui sortira mensuellement, avec un tirage de 35 000 exemplaires imprimés chez Zollikofer AG à Saint-Gall. Il part en ayant récupéré 16 000 anciens abonnés et en en ayant déjà gagné 841 supplémentaires. En couverture – où le prix suisse voisine avec le prix en euros –, on voit un fou du roi qui observe le monde par une lucarne en forme et aux couleurs de croix suisse. «Etre attentif» est le slogan d'Engeli. Attentif aux conflits, à l'actualité, aux situations nouvelles: tel est son programme. En plus des blagues et des dessins satiriques, le premier numéro du Nebelspalter décline un article sur le Viagra, des potins en provenance du Palais fédéral, un programme «contrasté» du Mondial, un photomontage de Ruth Dreifuss en costume de bain, à laquelle on fait dire ce sans quoi elle ne pourrait plus vivre... Quant à la caricature «autocensurée», on n'y voit plus que l'Helvetia sous pression, le juif orthodoxe ayant été

masqué. Le Nebelspalter saura-t-il être par la suite également attentif aux dérives antisémites?