En 1996 déjà, le Festival de Jazz de Montreux propose des extraits sonores de concerts sur son site Internet (www.montreuxjazz.com). Le son est haché, les solos de saxophone à peine reconnaissables, mais quelques privilégiés connectés au Net peuvent suivre chaque soir une à deux minutes de concert et ce peu après la fin de la prestation. Un an plus tard, l'extrait est agrémenté d'une séquence vidéo sur laquelle on reconnaît presque les musiciens. Le boom se produit en 1998: le festival met en place une grosse équipe (10 personnes l'an dernier, 18 cette année) et propose en quasi direct (une trentaine de secondes de décalage) plusieurs concerts par soirée. «La qualité sonore s'est fortement améliorée, explique Xavier Tarin, responsable du site au festival. Et nous avons dû ajouter des jingles pour éviter que des CD ne soient pressés à partir des concerts proposés sur notre site.» Cette année, 5 millions de personnes se sont connectées au site durant les quinze jours du festival.

Jusqu'à récemment, la seule entreprise à proposer des solutions de «streaming» (technique qui permet de diffuser sons et images en flux continu sur le Net) était RealNetworks. Depuis, les géants de l'informatique tentent de concurrencer cette société classée dans les 100 plus influentes du monde informatique par PC Magazine. C'est que le marché de la diffusion audio et vidéo sur Internet est juteux, puisqu'on estime qu'il dépassera 20 milliards de dollars en 2008. Les nouveaux venus se doivent de séduire les diffuseurs de contenu, un moyen d'imposer leur technologie à grande échelle. On pense bien sûr aux chaînes de télévision et aux radios déjà en place mais Internet permet également à de nouveaux acteurs d'envisager la diffusion mondiale de sons et d'images.

Deux petites sociétés américaines spécialisées dans la diffusion sonore se sont lancées sur ce marché avec les systèmes Shoutcast et Audioactive qui s'appuient sur le standard MP3, très en vogue actuellement (Le Temps du 4 août 1999). Ces solutions, séduisantes techniquement, restent pourtant marginales et surtout ne proposent pas de système de transmission d'images – secteur clé dans l'avenir du streaming. Par contre, deux des principaux acteurs de l'informatique grand public investissent également le marché: Microsoft, avec sa solution Media Technologies et Apple avec la version 4 de son logiciel Quicktime.

Microsoft s'est lancé aux trousses de RealNetworks il y a trois ans déjà. La firme de Bill Gates possède suffisamment d'impact dans le monde informatique pour entrer de plain-pied dans la course. Ainsi, pour la première fois cette année, le Festival de Montreux propose ses concerts dans les deux formats, RealNetworks et Microsoft. «Cela nous permet de bénéficier d'une notoriété exceptionnelle: Microsoft joue bien le jeu et fait sur ses sites Internet une bonne promotion autour du Festival de Montreux, tout comme RealNetworks», indique Xavier Tarin.

Jean-Paul Warridel, propriétaire du magasin spécialisé Fade In Electronics à Lausanne et mandaté pour représenter Audioactive en Suisse et en France, estime que Microsoft offre un très bon produit tant pour la musique que pour la vidéo. «Media Technologies se base sur le MPEG 4 (une version adaptée au Net du format employé pour le DVD, n.d.l.r.). C'est un très bon choix technique qui offre une qualité excellente à faible débit, ce qui est essentiel sur le Net.» De plus, ce format est appelé à évoluer, et la firme de Bill Gates semble avoir misé sur le bon cheval.

Du coté d'Apple, on mise sur la formidable notoriété de Quicktime, un logiciel qui permet de visionner des séquences animées sur son ordinateur. A l'origine, celles-ci devaient être stockées sur disque dur ou CD-Rom, mais avec sa nouvelle version, lancée le mois passé, ce programme s'ouvre à Internet et au streaming. Apple a également soigné son marketing: la bande annonce du film Star Wars était proposée en exclusivité sur son site et a été vue par huit millions de personnes, qui ont donc dû installer le logiciel de la firme à la pomme sur leurs ordinateurs.

Ainsi, la concurrence est rude. L'utilisateur peut installer chacun de ces produits gratuitement ou presque sur son ordinateur. RealNetworks reste cependant le standard établi, profitant de sa large diffusion au sein du grand public (plus de 50% des utilisateurs, Apple et Microsoft se partageant les 50% restants). A la Radio suisse romande, Gérard Suter, responsable du développement Internet, note que «c'est le public qui décide de la norme. Ainsi la RSR emploie la technologie la plus répandue, ReatNetworks, pour proposer plus de 50% de ses émissions sur le Net (www.rsr.ch).»

De son côté, Jean-Paul Warridel confirme: «En tentant de vendre Audioactive à différentes radios, je me suis rendu compte que la notoriété du produit importait plus que la qualité de diffusion: il est encore très difficile de détrôner RealNetworks, même avec un programme de meilleure qualité.» Pour le moment, les différentes compagnies sont prêtes à tout pour imposer leurs produits. La plupart des films, émissions, concerts,… que l'on trouve sur Internet sont gratuits d'accès: il s'agit de fidéliser la clientèle et de promouvoir sa marque. A terme, il est pourtant question de mettre au point un système de paiement, ceci afin de rentabiliser les énormes investissements actuels et de régler l'épineux problème des droits d'auteur (Le Temps du 12 août 1999), avant qu'émissions, films, concerts et disques ne soient diffusés à grande échelle sur le Net.