Elle avait tout de suite annoncé la couleur: «Je viendrai avec une ou deux personnes qui s’occuperont de ma sécurité; les réactions sont parfois violentes.» Le jour du rendez-vous à la gare de Berne, Nora Illi, toute frêle sous son niqab noir, arrive effectivement accompagnée. De trois gaillards d’environ 20 ans, habits à la mode et look soigné, tous trois convertis à l’islam. Deux d’entre eux sont membres de la direction du Conseil central islamique suisse de Nicolas Blancho. Comme Nora Illi d’ailleurs: la femme du porte-parole Qaasim Illi y travaille comme responsable des «questions féminines».

Comment les gens réagissent-ils à la vue d’une femme en voile intégral alors que le débat sur l’interdiction de la burqa ( qui se réfère en fait au voile des Afghanes, grillagé au niveau des yeux) fait rage? Le Temps a voulu se promener avec elle en ville, flâner sous les arcades et faire des courses au supermarché, afin d’observer les réactions. Elle a accepté. Non sans poser au préalable quelques conditions pour les photos.

Premier arrêt: une terrasse de restaurant à la gare. Nora Illi, 26 ans et mère de quatre enfants dont des jumeaux de trois mois, s’assied à l’abri des regards, derrière une haie de plantes en pot. «Je me suis convertie à l’islam à l’âge de 19 ans, avant de me marier. J’ai d’abord porté un simple voile pendant quelques mois, puis le niqab, par respect envers Allah», dit-elle en buvant son thé froid dissimulé sous son voile.

Ce qu’elle a ressenti le premier jour sous ses mètres de tissu? «Un grand soulagement, un sentiment de joie et de liberté. C’était pour moi la suite logique de ma conversion. Et la fin des contraintes liées à l’apparence qu’ont les femmes en devant se maquiller et choisir des habits qui vont ensemble.»

La Suissesse qui habite Berne assure avoir choisi elle-même de porter le niqab: «Mon mari savait à peine ce que c’était!» Son époux, Suisse aussi, ne s’opposerait donc pas à ce qu’elle l’enlève, dit-elle. D’ailleurs, compte-t-elle porter le niqab toute sa vie? «J’applique ma décision de manière conséquente. Je ne fais pas les choses à moitié. Dès que je sors de chez moi, je porte le niqab. Mais on ne peut jamais dire jamais. Il y a dix ans, je n’aurais pas pu vous dire que j’allais porter le voile intégral.» Pour l’heure, en cas d’interdiction, elle resterait cloîtrée dans son appartement, dit-elle.

On quitte le restaurant, pour descendre sous la gare. Les passants sont nombreux. Les regards réprobateurs, critiques, aussi. Nora pose pour la photographe. Un groupe de marginaux, ceintures cloutées et pitbulls, observe la scène.

L’un d’eux s’approche, une cannette de bière à la main, et s’adresse à la journaliste: «Vous préparez un clip pour les élections fédérales ou quoi? Moi si je brandis un crucifix dans son pays, je me fais lyncher! Cette tenue est tout simplement obscène et scandaleuse. Elle doit respecter les traditions suisses! Elle n’a pas le droit de s’habiller comme ça ici» .

Le groupe se rapproche. Les amis de Nora deviennent nerveux. On s’en va. Les réactions sont beaucoup plus fortes depuis la votation sur les minarets, souligne-t-elle. «Le climat anti-islam est très fort. Avant j’allais à la place de jeux avec mes enfants, sans problème. Ou faire de la luge en hiver. Maintenant, je me sens menacée. Je ne sors plus seule. Il arrive qu’on me crache dessus, qu’on me pousse contre un mur ou que les voitures mettent les gaz quand je suis au milieu d’un passage piéton.»

Un homme vient de la dépasser en poussant un petit cri moqueur, pour lui faire peur. Nora ne réagit pas. «Est-elle déguisée?», demande une femme d’un certain âge. Il faut dire que ses yeux clairs, ses cils blonds et les rares centimètres de peau très blanche de son visage intriguent. Rien à voir avec le regard noir et menaçant de la femme en niqab qui figurait sur les affiches antiminarets.

Sous les arcades, on marche tranquillement. Les réactions sont presque inexistantes. De temps en temps, un regard étonné, une grimace, des commentaires inaudibles, une Japonaise qui sort son appareil de photo, rien de plus. A la Migros, la femme en niqab et baskets brunes, qui prend son pack de thé froid et achète des aliments pour ses bébés, est à peine observée. Rien à voir avec les moqueries et les tensions ressenties à la gare.

Nora, son téléphone portable toujours serré dans la main, est amusée, un brin gênée, par sa médiatisation soudaine. «Je mène à la base une vie discrète. Et là, les journalistes veulent soudainement tout savoir sur le niqab…» Etonnée? Depuis deux semaines, elle est en fait en campagne. Elle multiplie les apparitions sur les plateaux de télévision en Suisse alémanique, où elle fait à chaque fois exploser l’audimat, ou dans des journaux comme le Blick pour défendre le port du voile intégral, toujours avec du répondant. Les deux photos d’elle publiées dans le quotidien de boulevard – avec deux de ses enfants devant le lac Majeur et en pantalon de trek devant le glacier d’Aletsch – sont des photos privées: «Je veux contrôler mon image.» Et surtout éviter qu’elle puisse être utilisée à mauvais escient. Les médias, elle les connaît: elle a une formation de polygraphe.

Contrairement à d’autres femmes en niqab, Nora ne porte pas de gants noirs. «Il y a différentes écoles dans l’islam», se justifie-t-elle. Avant d’ajouter qu’elle a de toute façon des «doigts trop petits» et que «porter des gants n’est pas pratique quand on a des enfants». Son visage, s’il le faut, elle le montre. C’est le cas dans les aéroports, pour des raisons évidentes de sécurité. Ou dans les trains. «Un contrôleur a voulu vérifier si c’était bien ma photo qui figurait sur mon abonnement général. J’ai montré mon visage à une femme à côté qui a ensuite pu le lui confirmer.» Pareil dans les hôpitaux, où elle exige des femmes médecins.

Que répond-elle à ceux qui perçoivent le niqab comme humiliant, symbole de soumission, réelle entrave à la liberté et problématique du point de vue sécuritaire? «Je le fais pour Allah, par conviction, et je me sens libre. Je ne cherche pas à provoquer. Ce débat est faussé: le niqab, très peu porté en Suisse, n’est, comme les minarets, qu’un prétexte pour s’en prendre à l’islam.»

Nora assume ses positions. Elle pourrait par exemple très bien vivre avec le fait que son mari épouse d’autres femmes et ne se gêne pas de le dire. Elle va même jusqu’à justifier la polygamie. «J’y vois des avantages clairs pour la femme. Cela permet notamment d’évacuer une énorme pression, celle d’avoir le sentiment de ne pas pouvoir assouvir soi-même ce que le mari désire.» Elle ajoute: «Mais c’est n’est pas possible dans le cadre de la législation suisse.»