C’est LA problématique du moment: comment garantir efficacement l’anonymat et la confidentialité des données personnelles sur le Net, tout en évitant les excès dus à la dissimulation des émetteurs? Un faisceau d’événements récents vient redonner un coup de fouet à ces questions qui agitent la Toile.

C’est particulièrement en Suède, sensibilisée par l’affaire Breivik (voir le dossier du Temps.ch), que le débat s’enflamme, notamment avec les journaux, qui «veulent voir disparaître de leurs sites internet les messages incitant à la haine», si l’on en croit Courrier international, qui a lu et traduit plusieurs articles traitant de ce sujet. «Ils ont donc décidé de mettre fin à l’anonymat.» De facto, ces interventions sont donc arrivées à la une de l’actualité en Scandinavie après la décision, le 29 août, des trois grands quotidiens de Stockholm de serrer la vis.

L’Aftonbladet, par exemple, «note que l’on pouvait trouver dans le manifeste politique de l’auteur des attentats, Anders Behring Breivik, les mêmes commentaires xénophobes et haineux qui fleurissent dans certains forums en Suède. Pour plus de transparence», il exige donc «que l’on se connecte avec son identité Facebook pour avoir le droit de faire des commentaires». Le Dagens Nyheter, lui, «a choisi de fermer toute possibilité de commentaires pour l’instant, mais envisage» une plus grande visibilité. Son rédacteur en chef souligne cependant «qu’il n’est pas contre le droit à l’anonymat sur Internet en général»: c’est «un droit démocratique important, ce que nous avons vu […] lors des révolutions arabes.»

D’ailleurs, à ce sujet, Le Monde de ce mercredi publie une passionnante enquête sur ce qu’il appelle «les réseaux sauvages», en prenant l’exemple du logiciel Commotion, actuellement finalisé à Washington par une vingtaine de jeunes. Celui-ci permet «d’accéder à Internet gratuitement tout en échappant à toute surveillance. Avec le soutien financier du département d’Etat, mais sous l’œil inquiet des entreprises de télécoms.» Enfin, toujours en Suède, Expressen «a opté pour un système où les contributions des lecteurs sont scrutées par la rédaction avant d’être publiées, transmettant ainsi la responsabilité juridique des textes au directeur de la publication». Et les autorités sud-coréennes? Elles aussi, elles envisagent de réformer les conditions d’accès aux réseaux sociaux, en imposant aux internautes d’utiliser leur vrai nom lorsqu’ils se connectent à certains sites, afin de «les responsabiliser à leurs actions en ligne», selon le quotidien JoongAng Daily.

Plus généralement, «Eric Schmidt, l’ancien CEO de Google, annonçait il y a un an que l’anonymat sur Internet était voué à disparaître» avec Google +. Et maintenant, «la firme entreprend l’authentification progressive des membres les plus populaires de son réseau social, avec un objectif simple, explique le site CommentCaMarche.net: être sûr de l’identité des membres inscrits et éviter la multiplication de faux comptes, tel qu’on peut le voir sur Facebook. Cette authentification se matérialise par un badge «nom vérifié» placé à côté du nom du membre. Une pratique déjà présente sur Twitter pour les membres les plus suivis. Cela rejoint une autre mesure qui est celle de l’abandon de pseudonymes […]. Les détails de cette authentification restent flous, mais il semblerait, selon CNN, que Google demande une pièce d’identité avant de procéder à la validation du compte.» Et pour ceux qui ne sont pas contents, Eric Schmidt «a rappelé que Google + est un service facultatif et qu’il est tout à fait possible de s’en passer», relève le site Numerama.

Autre cas d’école, dont parlent Les Echos: «Le site internet WikiLeaks, spécialisé dans la révélation de documents secrets, a démenti mardi avoir dévoilé l’identité de sources dans une nouvelle série de télégrammes diplomatiques américains qu’il vient de publier.» Car le New York Times avait «affirmé que certains des derniers 133 887 câbles diffusés au cours de la dernière semaine par WikiLeaks comprenaient le nom de personnes qui avaient parlé sous couvert d’anonymat à des diplomates américains».

Les exemples se multiplient qui, selon la jolie formule de L’Union, journal de Champagne, Ardenne et Picardie, nous mettent face à un monde «entre Lumières et cloaque». Reprenons des extraits de ce magnifique exercice de style: «Internet a réalisé en partie l’idéal des Lumières en permettant au plus grand nombre d’accéder à la connaissance, à partir d’un point d’entrée unique, qui n’est plus une encyclopédie de papier, mais un continuum de tous les savoirs, dématérialisés, continuellement réactualisés. […] Mais Internet ouvert à tout et tous, par nature, c’est encore un cloaque où l’anonymat des pseudonymes permet les pires vilenies, facilite une décompensation quasiment psychotique chez certains. […] Forums et blogs se révèlent les champs clos de fureurs anonymes, de lynchages verbaux. […] La sécurité offerte par l’anonymat donne un courage extraordinaire aux corbeaux, libéralise l’insulte et la diffamation, ramène le moindre débat au niveau de combats de rue…»

Conclusion, facile mais logique, que tire Radio France internationale: «Big Brother is watching you… Oui et alors?» Exemple. «La suppression du fameux bouton «J’aime», ainsi que l’amende imposée aux sites internet qui ne l’enlèveraient pas, n’est pas une solution. Parce qu’«aimer», les utilisateurs de Facebook «aiment» ça! Ils n’ont pour certains «rien à cacher», ils «ne font rien de mal». Même si précaution oblige, beaucoup d’entre eux conseillent gentiment aux novices de ne «jamais dire sur Facebook quelque chose de sensible, ni de faire de la politique». […] Une navigation internet sous haute surveillance? Vous ne pourrez plus dire qu’on ne vous avait pas prévenu.»