Internet réserve une surprise désagréable à Juliette Binoche et Catherine Deneuve. Les deux beautés vont bientôt s'apercevoir, si ce n'est déjà fait, que leur nom a été pris en otage sur le réseau. Elles devront payer cher pour le récupérer. Le principe n'est pas nouveau. Depuis plusieurs années, des pirates qu'on appelle «warehousers» pratiquent le hold-up d'adresses Web, en toute légalité. Ils réservent des noms de domaines pour les revendre ensuite à ceux qui devraient logiquement les détenir. Cette pratique a d'abord été appliquée aux entreprises. Aujourd'hui, ce sont les étoiles du spectacle qui en font les frais.

Introduisez www.vanessaparadis.com dans votre navigateur et vous aboutirez sur un site américain détenu par une étrange fondation chrétienne. L'écran d'accueil précise que l'adresse en question a été réservée pour la starlette, et pour elle seule. Vanessa Paradis pourra la récupérer gratuitement… à condition d'offrir un don généreux à la fondation. Même chose pour Jacques Chirac. Si le président de la République souhaite reprendre possession de l'adresse la plus simple liée à son nom, il devra s'adresser à cette même fondation. C'est elle qui a réservé jacqueschirac.com. Et ainsi de suite. Pour récupérer l'adresse qui porte son nom, l'acteur Tom Selleck devra s'adresser à QConnection et débourser 5000 dollars.

Les adresses qui se terminent par. com sont les plus fréquentes sur le réseau. Elles sont devenues une sorte de standard pour les paresseux. Au départ, elles ne devaient désigner que les entreprises commerciales. Mais comme les diffuseurs d'informations savent bien qu'une adresse simple est la meilleure garantie de succès, le suffixe. com s'est vite généralisé. En réservant des noms célèbres selon cette formule, les warehousers ne tablent pas seulement sur d'éventuels gains futurs liés à un rachat d'adresse: ils savent aussi que leurs sites seront très fréquentés. C'est la loi du Net, qui tient du réflexe. Les internautes capriophiles se dirigent automatiquement vers leonardo dicaprio.

com… Dans ce cas, ça tombe bien, il s'agit justement du fan club officiel. Mais s'ils tapent dicaprio.com, ils aboutiront sur un serveur pirate qui savonne le comédien.

Une adresse ne coûte pas plus de 80 dollars à la réservation, et peut être négociée jusqu'à 100 000 dollars. On comprend mieux pourquoi les warehousers anglosaxons se mettent à réserver tout et n'importe quoi, y compris les noms d'acteurs relativement peu connus aux Etats-Unis. Les adresses simonesignoret.com et yvesmontand.com ont été acquises il y a quelques jours par l'entreprise Freedomstarr, qui compte probablement les revendre à des admirateurs des deux french stars. Les sites nostalgiques dédiés à des vedettes se multiplient sur le Net. L'adresse jamesdean.com pointe sur un site géré par un (prétendu) cousin de l'acteur disparu. Dans le même style, jimmorrison.com permet d'accéder à un sanctuaire maladroit (baptisé «Les fleur sauvage», sic) à la mémoire du chanteur des Doors, qui méritait mieux. Même l'adresse sidvicious.com est active sur le Net: on n'y voit qu'une montre, avec l'inscription «voici le futur site Web de Sid Vicious».

Les réservations d'adresses s'effectuent auprès d'Internic, l'organisme chargé de commercialiser les noms de domaine et de répertorier leurs détenteurs (www.internic.com). L'opération ne prend que quelques minutes. Chaque mois, 100 000 nouvelles adresses sont vendues. Mais certains acheteurs ont eu de mauvaises surprises. Le quotidien britannique The Independent cite l'exemple de deux jeunes Londoniens qui avaient réservé burgerking.com et virgin.com. Une action judiciaire les a contraints à les rendre à leurs détenteurs «naturels». Ils ont fait recours. L'affaire est en suspens.

The Independent mentionne aussi le cas d'une trentaine de chanteurs country ayant récemment déposé une plainte collective contre un entrepreneur californien qui avait réservé leurs noms auprès d'Internic. Ils ont obtenu gain de cause, le juge ayant relevé une violation de marque déposée. Mais la plupart des noms propres ne sont pas déposés, ce qui laisse encore une large marge aux pirates. Woody Allen, par exemple, n'est pas une trademark. L'acteur devrait donc entreprendre une démarche juridique fastidieuse (et embarrassante) pour récupérer son adresse, qui pointe sur un site dédié à la beauté des femmes orientales… Soon Yi appréciera. Même en cas de procès, le détenteur actuel pourrait invoquer la liberté d'expression pour conserver cette adresse.

La réservation de noms de domaines s'effectue à un rythme toujours plus soutenu. Les individus, célèbres ou non, se précipitent sur Internic pour enregistrer leur nom avant qu'il ne soit trop tard. Le mien, par exemple, était déjà réservé; grosjean.com appartient à une entreprise de Phoenix, Arizona. Par chance, il existe d'autres suffixes que le très américain et très commercial. com. Par ailleurs, l'affectation des noms de domaines va bientôt être redéfinie pour assurer une plus grande cohérence et une meilleure équité sur le Net. Mais les adresses actuelles seront maintenues.