Déjeuner

Non, Mohamed Hamdaoui n’a pas tué James Foley

Journaliste, coprésident du PS de la ville de Bienne et député au Grand Conseil bernois , Mohamed Hamdaoui est aussi un musulman qui lutte contre les amalgames. Sa tribune publiée dans nos pages lui a valu de nombreuses réactions

Déjeuner avec Mohamed Hamdaoui

Non, il n’a pas tué James Foley

Journaliste, coprésident du PS de Bienne et député au Grand Conseil bernois , Mohamed Hamdaoui est aussi un musulmanqui lutte contreles amalgames

Sa tribune publiée dans nos pages lui a valu de nombreuses réactions

Des murs jaunes, des dizaines de bocaux d’épices et de thés, ainsi que de pâtes et sauces maison, posés sur des étagères: la Casa Miracoli, à Bienne, est un lieu chaleureux, qui fleure bon l’Inde. Mohamed Hamdaoui entre, salue le patron originaire du Pendjab, et s’installe. Lui est un Touareg du Hoggar. Il ne sait pas exactement où il est né – le Hoggar est grand –, ni vraiment quel jour. Du coup, sur ses papiers officiels figure la date du 1er janvier. Son histoire est atypique: deuxième d’une fratrie de douze enfants, il contracte la polio à l’âge de neuf mois. Une infirmière de Terre des hommes s’occupe de lui, l’emmène en Suisse pour l’opérer, et finira par convaincre ses parents qu’il est préférable pour lui qu’il y reste, dans une famille d’accueil.

Aujourd’hui, «Momo», comme l’appellent ses amis, a les deux passeports, suisse et algérien. Il est coprésident du PS en ville de Bienne, député au Grand Conseil bernois et a renoué avec ses anciennes amours: le journalisme. Si nous avons choisi de le rencontrer maintenant, c’est en raison de sa tribune, «Non, je n’ai pas tué James Foley», publiée dans les pages Débats du Temps le 3 septembre. Dans un esprit voltairien, il y dénonce les exactions commises par l’Etat islamique en Syrie et en Irak, dont la décapitation du journaliste américain James Foley. Mais surtout, tous les amalgames et stigmatisations qui en découlent et dont souffrent les musulmans.

Il commande un verre de vin blanc et un curry de lentilles, tout en glissant quelques mots en suisse allemand au patron pendjabi. On comprend qu’il n’est pas vraiment croyant, mais très attaché à sa culture. Le hasard du calendrier a voulu que l’on se voie un 11 septembre. Avec sa profession de foi, il est devenu, un peu malgré lui, le porte-parole de ces musulmans, majoritaires, accusés de rester silencieux. Ceux qui ne sont pas sortis de l’ombre lors de la campagne qui a mené à la victoire de l’initiative pour l’interdiction des minarets. Parce qu’il ne «fallait pas jeter de l’huile sur le feu».

C’est une femme qui l’a contacté, au lendemain de l’assassinat de James Foley: «Elle m’a dit qu’elle entendait toujours plus de propos islamophobes dans son entourage à cause de ces débiles profonds. J’ai réfléchi. Je me suis lancé. Nous devons réagir, sortir de notre réserve.» Mohamed Hamdaoui nous le dira au moins cinq fois lors de l’entretien: «Nous devons dire qu’il existe aussi des musulmans modérés et bien intégrés, que nous condamnons ces actes, et que nous sommes souvent les premières victimes de ces salopards qui sévissent en Syrie, en Irak ou ailleurs.»

«Premières victimes.» Mohamed raconte un épisode qui l’a beaucoup marqué, à la fin des années 1980. Il a eu un début d’idylle avec une jeune femme qui habitait dans un village au sud d’Alger. Puis la «sale guerre» est arrivée. Il a appris un jour qu’elle avait été kidnappée par des islamistes. «On n’a retrouvé que sa tête.» Silence. Cette histoire, il l’a évoquée récemment à la radio. «J’ai hésité, car j’avais peur de craquer. Mais si je l’ai fait, c’est, encore une fois, pour démontrer que nous sommes souvent les premières victimes de ces débiles qui prétendent agir au nom de l’islam.» «Premières victimes»: les paroles résonnent à nouveau. Ce jour-là, Peter Regli, ancien patron du Renseignement suisse, a croisé le fer avec lui à la radio. «A la fin de l’émission, il m’a remercié de faire parler des musulmans ainsi. Mais il m’a aussi dit que cela pouvait maintenant me valoir des problèmes de sécurité.»

Bienne a une importante communauté musulmane, parmi lesquels des radicaux, à l’image de Nicolas Blancho, qui dirige le Conseil central islamique suisse. La mosquée Al-Arrahman fait aussi souvent parler d’elle, parce qu’elle attire des intégristes. Un soir, raconte Mohamed Hamdaoui, après avoir bien fêté avec des amis, il se repose un moment sur un banc et entend deux jeunes discuter. «L’un demandait à l’autre si combattre en Syrie lui permettrait ensuite d’avoir droit à des dizaines de vierges au paradis. Ce type de discours est terrifiant!»

Mohamed Hamdaoui s’emballe, s’enflamme. Il raconte une autre anecdote. Celle de son oncle, mourant d’un cancer dans un hôpital de la région. «Il y avait un infirmier, également Algérien, qui suggérait de faire sortir ses deux filles de la pièce. J’ai d’abord cru que c’était pour les préserver. Mais non! L’infirmier a expliqué que cela souillerait son âme de musulman que de mourir en présence de femmes. Je l’ai pris par le paletot et lui ai demandé de se casser immédiatement!»

Sa tribune lui a valu de nombreux messages, une invitation à venir s’exprimer devant le groupe socialiste des Chambres fédérales, et une autre devant une section du Parti bourgeois-démocratique de l’Oberland bernois. Non, Mohamed Hamdaoui ne veut pas passer pour une sorte de porte-parole autoproclamé de cette majorité silencieuse des musulmans de Suisse. Mais il ne cache pas que, s’il était porté comme candidat aux élections fédérales, il en ferait un thème de campagne.

Mohamed est retourné plusieurs fois en Algérie. Et son père est venu une fois en Suisse, il y a longtemps. Il raconte une anecdote de ce séjour: «Mon père est très religieux. Il est à la fois cuisinier et muezzin. Je l’ai vu une fois faire sa prière dans le sens opposé de La Mecque, ce qui m’a surpris. En fait, la veille, il était sorti dans un endroit où il y avait des effeuilleuses. Et il m’a dit qu’il ferait désormais la prière dans cette direction! Comme quoi on peut être religieux et avoir de l’humour.» Mohamed glousse.

De son père, il a visiblement hérité du gène de la provocation et de l’autodérision. Et du goût de la cuisine. Très engagé, il a adhéré au PS en 2006. Outre son mandat politique et son travail de journaliste, il préside la Musique des jeunes de Bienne. Et quand il ne travaille pas, il rêve. Aux îles Marquises, par exemple. Il y a fait un extraordinaire séjour sur le mythique paquebot Aranui. Un tatouage maori sur son poignet gauche est là pour le rappeler. Mohamed est un militant, un Indigné, un frondeur. Mais c’est aussi un doux rêveur.

«L’un demandait à l’autre si combattre en Syrie lui permettrait ensuite d’avoir des vierges au paradis!»

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