Il souffle un drôle de vent sur la presse française. Certes, l'ensemble des journaux et médias vient de retrouver une unité à l'occasion de la mise en examen d'un collaborateur de L'Evénement du Jeudi, Gilles Millet (Le Temps du 3 juillet), mais, depuis quelques mois une onde de critiques remue sacrément les rédactions parisiennes. Celles de l'audiovisuel en particulier. Les déboires d'un film, «Pas vu à la télé», de Pierre Carles, viennent régulièrement appuyer là où ça fait mal dans les rédactions: la connivence entre journalistes et hommes politiques. Mais c'est le succès d'un livre, «Les nouveaux chiens de garde», de Serge Halimi, qui vient révéler le trouble entre faiseurs et lecteurs de presse. Un brûlot vendu, sans promotion ni publicité, à 160 000 exemplaires qui fait le régal de tous ceux qui ne supportent plus les jugements péremptoires et définitifs de quelques «observateurs» avisés. Un succès qui a provoqué en retour une réaction tout aussi enflammée des médias qui, au début, avaient préféré l'ignorer.

C'est un petit livre – à peine une centaine de pages – publié par une maison d'édition presque confidentielle, Liber-Raisons d'agir, mais qui bénéficie d'un prestigieux parrain: Pierre Bourdieu le sociologue professeur au Collège de France. A l'origine de cette maison d'édition, Pierre Bourdieu avait même écrit le premier ouvrage de la collection, «Sur la télévision» suivi de «L'emprise du journalisme». Sa critique du monde de l'audiovisuel avait alors, en 1996, déjà fait tousser dans les rédactions visées. Celui de Serge Halimi a provoqué des spasmes. Docteur en économie politique comparée, Serge Halimi a longtemps étudié puis enseigné aux États-Unis. Aujourd'hui professeur associé à l'Université Paris VIII, il collabore régulièrement au Monde diplomatique depuis 1995. Sa critique du journalisme en France, ou plutôt de la classe dominante des journalistes, est donc faite de l'intérieur de l'institution mais avec un œil critique d'universitaire mâtiné d'engagement politique. A gauche, et même à la gauche de la gauche, la lecture de son livre le dévoile aisément. Il s'y livre à une critique féroce, caustique et argumentée des trente glorieux. Les trente journalistes-stars que l'on retrouve dans tous les médias où il faut être vu, être lu, pour compter: «On ne peut parler du journalisme français sans citer le nom du trust d'environ trente associés qui se partagent les jetons de présence de son conseil d'administration, qui survivent à toutes les alternances, politiques et industrielles. […] Entre eux la connivence est de règle. Ils se rencontrent, ils se fréquentent, ils s'apprécient, ils s'entreglosent.»

C'est une peinture balzacienne des mœurs de ce cercle des trente à laquelle se livre l'auteur en faisant défiler une à une toutes «les grandes signatures» de la presse française. De droite ou de gauche les éditorialistes en prennent pour leur grade. Serge July, Christine Ockrent, Franck Olivier Giesbert, PPDA… sans oublier bien sûr «l'inévitable Alain Duhamel»: «Giscardien, barriste, puis balladurien, jospinien demain s'il le faut […], il incarne mieux que quiconque cette élite omniprésente. C'est le système des «courtoisies croisées» entre journalistes qui feignent de s'opposer sur des idées mais qui s'emploient les uns les autres: Serge July intervient sur Europe 1, dont Duhamel préside le comité éditorial, Alain Duhamel tient une rubrique dans Libération de Serge July. Chacun est employeur de l'autre.» Avec férocité, Serge Halimi donne le contenu in extenso des conversations télévisées entre Serge July, Christine Ockrent et Philippe Alexandre au cours desquelles, sans gêne aucune, le patron de Libé vante le livre que la journaliste de France 3 vient d'écrire. Pour Serge Halimi cette connivence des trente s'étend au cercle des hommes politiques qu'ils fréquentent régulièrement. C'est bien sûr le dogme de la «pensée unique» dominante en politique et dans les hautes sphères du journalisme qui est ainsi brocardé. Et l'auteur revient longuement sur le mouvement social de décembre 1995 au cours duquel les principaux «commentateurs» de la vie politique – dont il délivre avec jubilation les très gros salaires – appelaient sans vergogne aux sacrifices des travailleurs gagnant 10 à 20 fois moins qu'eux.

Dans un premier temps les médias les plus en vue ont ignoré l'ouvrage laissant au satirique Charlie Hebdo le soin d'en faire la promotion. Puis, devant le phénomène de vente ils n'ont pu taire plus longtemps son existence. Curieusement, ce ne sont pas les journalistes les plus visés qui sont montés au créneau pour défendre leur profession, qui au demeurant n'était pas attaquée. Plusieurs mois après la sortie du livre, le directeur de la rédaction de Libération en a fait une rude critique dénonçant «ces ouvrages qui sont aux traités de sociologie ce que les clips sont aux longs métrages». Son homologue du Monde, Edwy Plenel, sans que son propre journal en ait encore parlé, a préféré lui dénoncer dans Le Monde diplomatique ce qu'il appelle «le faux procès du journalisme». Aux éditions Libe,r où l'on avoue avoir été dépassé par le succès du livre on sourit de ces critiques et, comme l'auteur, on préfère ne pas répondre à toutes les demandes d'interview: «Avec la presse on a appris à se méfier, alors on choisit de ne parler que là où on sera sûr de ne pas être piégé.»