Figé sur de grands posters, son sourire flotte au-dessus des foules insoumises. A chaque rassemblement, son prénom – qui signifie «la voix» ou «l’appel» – est un cri de ralliement contre la répression. Tuée le 20 juin en marge d’une manifestation antigouvernementale, Neda Agha-Soltan, visage de Madone encadré par un foulard, est devenue, en sept mois, l’icône du «mouvement vert» – la couleur de l’opposition iranienne. Une sorte de «Marianne» à l’iranienne, symbole d’une nouvelle génération de «martyrs», morts pour s’être battus non pas avec des armes, mais avec la parole.

«Quand on parle du martyr dans le monde arabo-musulman, on imagine tout de suite des kamikazes barbus menant des opérations suicides au nom de l’islam. Les martyrs de l’Iran contemporain sont différents. Ils ont été tués parce qu’ils manifestaient pacifiquement contre le gouvernement. Leur combat est civil, pas idéologique», relève une sociologue iranienne.

En persan, comme en arabe, le mot shahid – ou «martyr» – renvoie souvent à une littérature mortifère. Au Moyen-Orient, il est le reflet d’une «lutte armée» des «opprimés» contre les «oppresseurs». Le shahid est un «héros», mort en «résistance». Son décès est un vœu sacré. Dans la banlieue sud de Beyrouth, fief du Hezbollah, les «martyrs» de la guerre de 2006 contre Israël sont vus comme des surhommes dont les portraits se déclinent sous mille et une formes: calendriers, autocollants, fresques murales…

A Gaza, les kamikazes du Hamas sont des modèles de référence, arrivés au «Paradis» par le sacrifice de soi. A Bagdad, les opérations suicides contre les troupes américaines sont louées, par certains sites internet islamistes, comme des «actes d’héroïsme» face aux «impérialistes». Bien souvent, «martyrologie» rime avec «idéologie»…

La République islamique d’Iran, qui souffle ses 31 bougies ce 11 février, est une des pionnières en la matière. Pendant les huit années de guerre contre l’Irak (1980-89), qui suivirent la révolution de 1979, les autorités y ont forgé une véritable culture du «martyr», facilitée, qui plus est, par les coutumes inhérentes au chiisme, principale religion du pays.

Des grandes villes aux bourgades de province, les fresques macabres qui tapissent les façades des immeubles représentent les soldats morts au front, tel l’imam Hossein dans la bataille de Kerbala, en 680 de notre ère… Chaque année, un «festival de la défense sacrée» leur rend hommage. A Téhéran, le Musée des martyrs leur est même dédié. Sans compter les nombreuses avenues qui portent le nom de ces «combattants héroïques». La mort, partout, au quotidien…

A 26 ans, Neda Agha-Soltan n’a jamais manié la kalachnikov, ni publié de pamphlets révolutionnaires. Cette ex-étudiante en philosophie, cadette d’une famille de trois enfants, passionnée de musique, travaillait à mi-temps dans une agence de voyages. Une vie rangée, à l’abri des tracasseries politico-nucléaires de son pays. Dans le fond, une fille comme les autres, qui rêve de liberté et de loisirs adaptés à sa génération.

Lors de la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad, le 12 juin dernier, elle fait comme des milliers d’autres Iraniens: elle descend dans la rue en criant «Où est mon vote?» pour dénoncer la «triche électorale». Le destin de cette anonyme dans la foule des mécontents bascule quand, touchée par une balle mortelle, elle succombe à ses blessures dans les bras de son professeur de musique.

Les images de son agonie, filmée sur un téléphone portable par un manifestant, sont aussitôt postées sur Internet et font, le soir même, le tour de la planète. Les mois suivants, d’autres jeunes perdront la vie dans des conditions parfois plus tragiques: Sohrab Arabi, 19 ans, Mohsen Rouholamini, 25 ans, Mohammad Kamrani, Amir Javadifar… Combien sont-ils? Quelques dizaines selon les autorités, plusieurs centaines selon l’opposition… Dans les manifestations, leurs portraits accompagnent désormais celui de Neda. «Notre Neda n’est pas morte, c’est le gouvernement qui est mort», scandent, à chaque reprise, les protestataires.

«Nous sommes toutes des Neda», murmure Sara, 34 ans. ­Depuis la victoire controversée d’Ahmadinejad, cette étudiante iranienne ne rate aucune manifestation post-électorale. «N’importe qui aurait pu être à sa place. Neda, c’est moi. Neda, ce sont mes amies. Comme nous, elle ne demandait pas la lune. Elle ne cherchait pas à renverser le régime. Elle voulait juste que ses droits en tant que citoyenne soient reconnus. C’est pour ça que sa disparition nous a tous profondément marqués», poursuit-elle.

Le soir de la mort de Neda, il lui est impossible de fermer l’œil. Sous le choc de la nouvelle, elle finit par se réfugier dans l’écriture d’un poème. «Nous courons, les yeux gonflés de larme, vers la liberté…» disent les dernières lignes, sur une touche étonnamment optimiste. Posté sur son blog, dès le lendemain, son poème est aussitôt consulté par 5000 visiteurs. «Merci de rendre hommage à la vie!» y dit l’un des nombreux commentaires.

La vie contre la mort. C’est bien le propre de cette «vague verte» inattendue qui déferle sur l’Iran depuis maintenant sept mois. Et qui illustre, selon notre sociologue iranienne, «une vraie société civile en gestation depuis plus de vingt ans, composée de différents mouvements: les femmes, les étudiants, les intellectuels». Tout s’est accéléré, dit-elle, sous la présidence de Mohammad Khatami. Elu en 1997, ce religieux éclairé met un point d’honneur à assouplir la censure sur les livres et la presse, encourager le développement des ONG, et susciter un débat démocratique… Quand les miliciens bassidjis viennent chahuter ses discours, aux cris de «Mort à l’Amérique» – il est un des premiers à avoir tenté de rétablir un dialogue avec le «Grand Satan» américain – il leur répond: «Pensez à la vie, pas à la mort!»

Mais c’est trop beau pour durer. Très vite, les ultraconservateurs, fidèles au guide suprême, l’ayatollah Khamenei, contre-attaquent. Après avoir repris progressivement le pouvoir au sein des conseils municipaux et du parlement, ils se réapproprient la présidence, avec la victoire d’Ahmadinejad en 2005. «A peine élu, il nous a mis en deuil», se souvient Kasra, un ingénieur.

Dans les centres culturels, les concerts de musique sont progressivement remplacés par des compétitions de lecture du Coran. A Téhéran, les ossements de combattants de la guerre Iran-Irak sont enterrés sur certains campus universitaires. Habituellement colorées et musicales, les fêtes de l’Ashoura, commémorant le martyre de l’imam Hossein, se transforment en cortèges macabres et austères.

Avec la crise actuelle, un nouveau cap vient d’être franchi. En décembre dernier, l’hommage officiel rendu à l’imam Hossein se retrouve vite piraté par des foules de protestataires, remontés contre la répression en cours. «Nous sommes les soldats de Hossein, nous soutenons Mir Hossein!», hurlent-ils en référence au leader de l’opposition Mir Hossein Moussavi. Et en reprenant, aussi, à leur compte la symbolique des martyrs chiites, profondément ancrée dans la culture iranienne. Tel Hossein, ils veulent affirmer leur droit à la révolte contre l’injustice…

Pour ceux qui ont vécu la révolution de 1979, le parallèle est flagrant. «Le 26 décembre 1978, un mois et demi avant la chute du shah, près de 2 millions d’Iraniens descendirent dans la rue, à l’occasion des fêtes de l’Ashoura, pour demander son abdication», se souvient la sociologue. Comme à l’époque, le deuil, porté le 7e jour et le 40e après la mort de chaque manifestant, fonctionne également comme un relais symbolique, occasionnant de nouveaux rassemblements, cérémonies et hommages en tout genre…

Mais pour l’ethnologue français spécialiste de l’Iran Jean-Pierre Digard, «tout ceci relève plus d’un calcul tactique qu’une vraie conviction religieuse». Le chercheur Yann Richard, auteur de l’ouvrage L’Iran: naissance d’une République islamique (Ed. de la Martinière), rappelle, lui, que «si les manifestants savent réutiliser le vocabulaire de leurs adversaires, ils ne sont pas portés par une idéologie religieuse, à l’inverse de leurs parents, nombreux, en 1979, à avoir bu les paroles d’Ali Chariati», un des théoriciens de l’islam révolutionnaire.

A Behesht-e Zahra – le «Paradis de Zahra», la fille du prophète Mahomet –, les proches de Neda ont déposé des fleurs et un gâteau d’anniversaire sur sa tombe. Le 23 janvier, elle aurait dû avoir 27 ans. C’est dans ce vaste cimetière, le long de la route qui file vers Qom, à 100 kilomètres au sud de Téhéran, que sa mère et ses proches – ainsi que de nombreux inconnus – viennent régulièrement prier en sa mémoire.

Les voitures de police ne sont jamais très loin. Mais c’est le seul pré carré qu’il leur reste pour lui rendre hommage – cérémonies religieuses et bannières noires accrochées à la porte de la maison familiale ayant été proscrites par les autorités! Ironie du sort: loin de museler l’opposition, la répression n’a fait que la galvaniser. Soudées par la disparition de leurs enfants, les «mères en deuil» ont même lancé leur propre association.

Quand elles ne sont pas derrière les barreaux, elles manifestent, une fois par semaine, dans un parc de Téhéran. Dans leurs communiqués, elles dénoncent la brutalité du système, appellent à la libération des prisonniers politiques et au respect du véritable islam… Leur combat civique a de nouveau été endeuillé, il y a quinze jours, avec la pendaison de deux jeunes opposants – arrêtés deux mois avant l’élection et présentés comme des «manifestants». Pourtant, une fois de plus, les familles ont refusé de se taire.

Interviewé dès le lendemain par la télévision satellitaire Al-Jazira, le père d’Arash Rahmanipour, un des deux jeunes exécutés, raconte avoir refusé d’accepter toute type de condoléances, seulement des félicitations. Parce que, dit-il, Arash «est mort en martyr au nom de la démocratie iranienne».