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L’incroyable Oliver Sacks

Il se savait condamné, mais n’a cessé de communiquer, sur Facebook, sur Twitter, sur son blog: chapeau!

La notification est apparue pendant la nuit, sur mon smartphone: «Une page que vous aimez, Oliver Sacks, a changé de nom et s’appelle désormais Oliver Sacks Foundation»: premier message de l’au-delà que m’adressait Oliver Sacks, le neurologue et essayiste mondialement connu décédé le 30 août d’un cancer généralisé à New York? On pouvait presque le croire, tant l’octogénaire qui se savait condamné à mourir prochainement n’a cessé, depuis qu’il en a eu la certitude, de communiquer avec ses lecteurs: via ses tribunes régulières dans le New York Times, via sa page Facebook, via Twitter, via son blog.

Lui qui était devenu célèbre en se penchant sur tous ces dysfonctionnements neurologiques qui perturbent gravement la communication entre les êtres humains, était surtout devenu célébrissime parce qu’il savait comme nul autre les expliquer, les raconter au grand public.

C’est ce goût pour le storytelling qui le rendit si proche de ses lecteurs. C’est ce sens des histoires emblématiques qui déclencha chez tant de personnes le désir de devenir à leur tour médecin, psychologue, neurologue, comme en témoignent, depuis que son décès a été annoncé, les milliers de témoignages qui nous disent ceci: «C’est grâce à vous que je suis devenu…» qui thérapiste, qui logopédiste, qui neurologue…

Il y a neuf ans, la médecine lui annonçait un cancer, qu’il combattit avec toute l’énergie qu’on lui connaissait. Neuf années où, la menace pesant sur son corps, il multiplia les publications (cinq livres) et où surtout, il termina son autobiographie (non encore traduite en français).

On the Move – c’est son titre – renversa ses admirateurs, qui ne connaissaient pas vraiment les secrets intimes du Dr Sacks. Il y faisait en effet son coming out, racontant ses années de motard, de nageur et de culturiste dans la beautiful Californie des années 60. Une vraie gueule d’ange, que cet Oliver Sacks-là, qu’on aurait dit tout droit sorti des dessins de Tom of Finland ou de Scorpio Rising du cinéaste Kenneth Anger.

Il évoquait aussi, en des pages terribles, la réaction de sa mère lorsqu’elle apprit que son fils aimait les garçons. Il avait 19 ans et s’apprêtait à commencer ses études à Oxford. Muriel Elsie Landau Sacks, juive orthodoxe et très pieuse, prend très mal l’affaire, lui jette à la figure le mot abomination, songeant sans doute, ajoute Oliver Sacks, au fameux verset du Lévitique… Il ajoute: «La question ne fut plus jamais évoquée, mais ses mots durs me firent haïr la capacité des religions à sombrer dans la bigoterie et la cruauté.»

Bref, écrire On the Move ne dut pas être, pour l’octogénaire, complètement simple. Il confiait d’ailleurs en 2015 que sa rechute cancéreuse était intervenue quelques jours seulement après qu’il eut déposé le manuscrit chez son éditeur, fin 2014.

Se sachant cette fois condamné, Oliver Sacks décida alors, dans une série de 4 tribunes régulièrement publiées dans le New York Times d’arpenter la finitude de l’homme et l’infini de la création. Quatre textes lumineux qui déclenchent sur le site du journal un torrent de réactions et de témoignages d’empathie. Ce sera, en février 2015, «My Own Life». Il expliquait dans cette tribune avec sérénité, presque détachement, que le cancer dont il avait réchappé une première fois il y a neuf ans l’avait, en cette année 2015, méchamment rattrapé. «Je fais face aujourd’hui à la mort», écrivait-il. Il s’interrogeait ensuite sur la manière dont il devait, dans les mois qui lui restaient, envisager sa vie: «Il m’appartient aujourd’hui de vivre pleinement les mois qui me restent. Je dois les vivre de la manière la plus riche, la plus profonde, la plus productive qui soit.» Puis il citait l’un de ses philosophes préférés, David Hume, qui entreprit à 65 ans, lorsqu’il apprit qu’il devait, lui aussi, bientôt mourir, d’écrire son autobiographie, My Own Life – d’où le titre de sa chronique.

En juin, avec «Mishearings», c’est sur sa surdité qu’il se penchait, évoquant toutes les difficultés de compréhension qui peuvent naître lorsque la communication manque son récepteur.

En juillet, avec «My Periodic Table», il disait son amour des sciences exactes, la fugacité de la vie humaine face à l’éternité des éléments dont la nature est faite.

Il y a deux semaines maintenant, mi-août, il livrait enfin «Sabbath». Il y évoque la vie de sa famille, une famille juive orthodoxe, extrêmement respectueuse des commandements. Et de celui-ci surtout (traduction du rabbinat français): «Pense au jour du sabbat pour le sanctifier.» Il concluait ainsi cette ultime tribune: «Et maintenant, faible, à court de souffle, mes muscles autrefois fermes fondus par le cancer, j’ai des pensées qui tendent vers un sentiment de paix avec soi-même. J’ai des pensées qui dérivent vers le sabbat, le jour du repos, le septième jour de la semaine et peut-être le septième jour de la vie elle-même, celui où l’on sent que le travail a été fait, et que l’on peut, en bonne conscience, se reposer

Entre le 31 août et le 1er septembre, la page Facebook d’Oliver est devenue celle de sa fondation. On y lit, comme sur son blog, le texte d’hommage de ses proches et de ses collaborateurs. Son titre: «Une vie bien vécue». Indeed.