Superproduction

Olivier Mauco: «GTA est digne de John Steinbeck ou d’Orson Welles»

Le dernier-né de la saga «occupe le terrain» abandonné par le cinéma, selon le chercheur français. Il prédit que les ventes du cinéma deviendront bientôt «anecdotiques», en comparaison des chiffres d’affaires du jeu vidéo

Olivier Mauco, chercheur français en «Game Studies» et en sciences politiques, est l’auteur d’un ouvrage* sur l’avant-dernier opus de la saga Grand Theft Auto. Dans son livre, il le qualifie de «fresque digne des œuvres de Steinbeck ou de Welles».

Le Temps: Vous comparez GTA aux plus grands noms de la culture américaine… Pourquoi?

Olivier Mauco: GTA IV racontait les conditions de vie d’un immigrant dans l’une de nos villes occidentales. C’est certes romancé, sublimé, mais il y a une sévère dénonciation de la société américaine. Cette critique, on ne la retrouve plus dans les produits culturels grand public d’aujourd’hui. Hollywood traverse une crise de la créativité, ses films ne se basent plus que sur des classiques ou des super-héros connus. Le jeu vidéo occupe le terrain.

– Dans GTA V, on n’incarnera plus un immigrant, mais des truands américains. Où est la critique?

– Qu’importe, Rockstar est aussi connu pour attaquer de front différentes facettes de notre société. On sait que la crise économique sera très présente au fil du jeu. Mais ils s’en prendront aussi aux médias traditionnels, toujours plus «people»… L’un des autres jeux de ce studio était une relecture de la révolution industrielle, de la guerre entre les Etats-Unis et le Mexique. C’est toujours très engagé.

– C’est la raison du succès?

– En partie. Cet engagement permet de varier le propos. Mais que ça soit au niveau technique ou ludique, ce jeu est très abouti; aucun autre jeu ne propose une expérience identique. Il y a un vrai souci d’écriture, un monde extrêmement vaste à explorer, une identité très forte et très propre au jeu, des références qui parlent à tout le monde… Et si un film dure environ deux heures, un jeu vidéo comme GTA V possède une durée de vie de plusieurs jours, ce qui crée un vrai lien avec le joueur. Celui-ci devient acteur d’une histoire qu’il coécrit.

– Comment expliquer cette ultra-violence?

– La violence est constitutive de la fiction. Pourquoi seuls certains médias (livres, films) auraient le droit d’aborder des thèmes violents?

– Dans un jeu vidéo, la posture du consommateur est active. Dans GTA, on presse la gâchette pour abattre des passants…

– C’est compliqué à saisir, mais c’est un défi ludique, comme n’importe quel autre jeu. Aux échecs, on abat un roi, pour autant on ne le tue pas. Dans GTA, on tire sur de simples objets que l’on a déguisés en humains pour la cohérence du récit.

– Quel succès économique peut-on attendre de GTA V?

– Selon certains sites spécialisés, les 266 millions de dollars qu’a coûtés le jeu ont déjà été rentabilisés par les pré-réservations. D’ici à quelques années, quand le jeu vidéo sera complètement admis dans la société, je pense que les succès économiques des films deviendront anecdotiques en comparaison des chiffres réalisés par le jeu vidéo.

* «GTA IV, l’envers du rêve améri­-cain», Editions Questions théoriques, 126 p., sortie le 26 septembre.

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