La lettre pastorale de Benoît XVI aux catholiques d’Irlande a été publiée samedi en milieu de journée. Ce texte de huit pages prend une ampleur particulière à l’heure où l’Eglise catholique est confrontée à une déferlante de révélations concernant des abus commis par des prêtres et des religieux sur des mineurs dans plusieurs pays d’Europe, dont la Suisse.

Le pape reconnaît que ces graves fautes ont reçu une «réponse souvent inadéquate» de la part des autorités ecclésiastiques irlandaises. L’année passée, deux rapports ont révélé que des centaines de mineurs avaient été victimes de sévices dans des institutions tenues par des catholiques, ainsi que dans le diocèse de Dublin. Dans sa lettre, Benoît XVI exprime sa honte, sa douleur et son remords, mais ne fait jamais allusion à une quelconque responsabilité du Vatican.

«Confiance trahie»

Les victimes attendaient la lettre du pape avec impatience. «Vous avez terriblement souffert, leur dit le pape, et j’en suis vraiment désolé. Je sais que rien ne peut effacer le mal que vous avez supporté. Votre confiance a été trahie, et votre dignité a été violée. Beaucoup d’entre vous, alors que vous étiez suffisamment courageux pour parler de ce qui vous était arrivé, ont fait l’expérience que personne ne vous écoutait. (...) Il est compréhensible que vous trouviez difficile de pardonner ou de vous réconcilier avec l’Eglise. En son nom, je vous exprime ouvertement la honte et le remord que nous éprouvons tous.»

Benoît XVI condamne sans aménité les prêtres et les religieux qui ont abusé des enfants. «Vous avez trahi la confiance placée en vous par de jeunes innocents et par leurs parents. Vous devez répondre de cela devant Dieu tout-puissant, ainsi que devant les tribunaux constitués à cet effet. (...) En même temps que le dommage immense causé aux victimes, un grand dommage a été perpétré contre l’Eglise et la perception publique du sacerdoce et de la vie religieuse.» Le pape exhorte les abuseurs à reconnaître ouvertement leurs fautes et à se soumettre «aux exigences de la justice».

«Graves erreurs»

Les évêques irlandais ne sortent pas non plus indemnes de la lettre pastorale du pape. «On ne peut nier que certains d’entre vous et de vos prédécesseurs ont failli, parfois gravement, dans l’application des normes du droit canonique codifiées depuis longtemps en ce qui concerne les crimes d’abus sur les enfants. De graves erreurs furent commises en traitant les accusations. Je comprends combien il était difficile de saisir toute l’étendue et la complexité du problème, d’obtenir des informations fiables et de prendre des décisions justes à la lumière de conseils divergents d’experts. Malgré cela, il faut admettre que de graves erreurs de jugement furent commises et que des manquements dans le gouvernement ont eu lieu. Tout cela a sérieusement miné votre crédibilité et efficacité.» Benoît XVI demande aux évêques et aux supérieurs religieux de continuer à coopérer avec les autorités civiles.

Le pape propose également une analyse des origines de la crise qui a poussé de nombreux prêtres et religieux irlandais à abuser sexuellement de mineurs. Evoquant la «transformation et la sécularisation rapides de la société irlandaise», il met en cause la négligence des pratiques spirituelles. Il cite également une mauvaise interprétation du programme de renouveau proposé par le concile Vatican II. «A la lumière des profonds changements sociaux qui avaient lieu, il était très difficile de comprendre comment l’appliquer de la meilleure façon possible. En particulier, il y eut une tendance, dictée par de justes intentions, mais erronée, visant à éviter les approches pénales à l’égard de situations canoniques irrégulières», écrit le pape.

Cette approche pourra sembler difficilement compréhensible. Car ce n’est pas Vatican II qui a établi ou suggéré les règles à suivre dans le traitement des abus sexuels, mais la lettre Crimen sollicitationis, envoyée aux évêques du monde entier en 1962. C’est-à-dire l’année qui a marqué l’ouverture du concile. Ce texte est souvent critiqué pour avoir soumis le traitement des crimes sexuels au secret le plus absolu, et diffusé une culture du silence au sein de l’Eglise.

«Procédures inadéquates»

Parmi les facteurs qui ont contribué à la crise, le pape cite «des procédures inadéquates pour déterminer l’aptitude des candidats au sacerdoce et à la vie religieuse; une formation humaine, morale, intellectuelle et spirituelle insuffisante dans les séminaires et les noviciats; une tendance dans la société à favoriser le clergé et d’autres figures d’autorité, ainsi qu’une préoccupation déplacée pour la réputation de l’Eglise et pour éviter les scandales, qui ont eu pour résultat la non-application des peines canoniques en vigueur et le manque de protection de la dignité de chaque personne.»

Benoît XVI propose des «initiatives concrètes pour affronter la situation» difficile que traverse l’Eglise. Mais celles-ci se résument à l’organisation de temps de prière et de pénitence, l’annonce d’une visite apostolique du pape en Irlande, ainsi qu’à la création d’une Mission au niveau national pour tous les évêques, les prêtres et les religieux, afin qu’ils puissent mieux examiner leurs vocations respectives.

Déception des victimes

Samedi après-midi, des groupes de victimes irlandaises ont réagi à la lettre de Benoît XVI. Maeve Lewis, la directrice générale du groupe One in Four, estime que le pape est «loin» d’avoir répondu à toutes leurs préoccupations. «Les victimes espéraient une reconnaissance de la manière outrageante dont elles ont été traitées» a-t-elle confié à l’AFP. Mais «l’absence d’excuses à cet égard est douloureux à l’extrême», a-t-elle déclaré. Selon elle, le pape a manqué une occasion de s’expliquer sur la «politique délibérée de l’Eglise catholique au plus haut niveau pour protéger les délinquants sexuels». Elle a en outre déploré que le pape ait «négligé le rôle du Vatican» et refusé «d’admettre l’évidence».

John Kelly, représentant du groupe SOCA, a dit à l’AFP que la lettre du pape relevait «des aspirations plutôt que de la substance». Il souhaite que Benoît XVI donne des éclaircissements sur ce qu’il veut dire exactement lorsqu’il écrit que les abuseurs doivent répondre de leurs crimes devant la justice. «Est-ce qu’il veut dire que ceux qui ont commis des sévices et ceux qui ont étouffé ces affaires doivent se rendre à la police pour affronter le système judiciaire?» «Pour résumer, la question fondamentale est: est-ce que les victimes sont susceptibles de se voir rendre justice grâce à ce que le pape a dit?»