Si l’accord passé entre Jean-Claude Gandur et la Ville de Genève ne concernait que l’agrandissement du Musée d’art et d’histoire (MAH) et de son bâtiment principal, ce serait déjà un événement inédit en Suisse romande. Il s’agit pourtant de bien plus qu’une contribution financière puisque la passion du donateur pour les œuvres va bientôt faire rayonner le patrimoine genevois. Jean-Claude Gandur est collectionneur, il dit l’être de père en fils, et même plus parce que ses grands-parents, en Egypte, avaient déjà la même passion. Chez lui, il a vécu au milieu des pièces d’archéologie, égyptiennes ou gréco-romaines, qui envahissaient jusqu’à sa salle de bain. Il peut encore contempler tous les jours des peintures de Marquet ou de Pissaro.

Comment devient-on collectionneur? «Atavisme», dit-il, «j’ai commencé à 9 ans par de petites amulettes, mon argent de poche y passait». Ses quelque 800 pièces d’archéologie d’une qualité exceptionnelle révèlent son regard, sa relation physique avec les objets qu’il aime toucher et faire toucher, parce qu’il faut les apprécier avec le corps tout entier; rien de monumental, d’extérieur. En 2001-2002, certains d’entre eux ont été présentés de manière anonyme dans une exposition intitulée Reflets du divin au MAH. Les visiteurs ont pu avoir une idée de cette relation intime avec des trésors qui demandent à être caressés; de cette manière de s’entourer des grandes histoires, celles des mythes et des cultures, et des petites histoires qui accompagnent l’acquisition d’une pièce dans telle ou telle vente aux enchères.

La collection de peinture commencée il y a une vingtaine d’années est d’une autre nature, moins capricieuse, moins subjective. Il s’agit d’environ 250 tableaux de l’abstraction lyrique européenne des années 1945-1965, ce qu’on appelle la deuxième Ecole de Paris, avec des Hartung, des Soulages, des Riopelle, des Vieira da Silva, ou des Gérard Schneider, un peintre suisse dont les toiles dégagent une grande puissance gestuelle dans une explosion de couleurs, un art encore sous-estimé par rapport à l’abstraction américaine dont les prix atteignent des sommets.

La salle qui leur sera dédiée fera du MAH le premier dépositaire de ce courant du XXe siècle après les grands musées français, une visibilité qui vaut réhabilitation, car Jean-Claude Gandur ne cache pas qu’il entend corriger une injustice. «Nous sommes subjugués par l’art américain qui a été promu avec tant d’acharnement depuis les années 1960. Je me suis donné pour mission de défendre la peinture abstraite européenne d’après-guerre.» Spéculation d’homme d’affaires? Pas du tout. «En créant la Fondation Gandur pour l’art qui possède ces collections et ne peut distribuer aucun profit, ni à moi ni à d’autres, j’ai voulu éviter de laisser croire que j’utilise le musée pour valoriser mon patrimoine.»