«Il faut savoir partir lorsque l'envie s'en fait sentir.» C'est par ces mots que Patrice Mugny a annoncé mercredi aux lecteurs du Courrier qu'il quittera le 31 août prochain ses fonctions de rédacteur en chef. Il souhaite se présenter l'automne prochain aux élections fédérales: «Je suis candidat à la candidature, mais je ne sais pas encore sur quelle liste, explique-t-il. A gauche, c'est sûr, mais ni au PS ni au Parti du travail; il reste donc les Verts, SolidaritéS ou les Indépendants de l'Alliance de gauche. Cela dit, je ne suis pas sûr du tout d'être élu.» Outre cette éventuelle action politique, l'actuel patron du Courrier s'intéresse à une future activité syndicale.

Un «ancien zonard»

Agé de 46 ans, Patrice Mugny est à la tête du Courrier depuis 1992. Ce départ va marquer une étape importante dans la vie de ce fragile quotidien de gauche qu'est devenu ces dernières années Le Courrier. C'est en effet sous l'impulsion de Mugny que le journal des catholiques genevois s'est transformé en organe de presse militant dont la charte rédactionnelle précise «l'option de défendre en priorité les plus pauvres et les défavorisés», refusant «la fatalité d'une société inégalitaire». Cette ligne rédactionnelle a peu à peu braqué l'Eglise catholique de Genève qui, depuis 1996, a renoncé à subventionner le journal.

Patrice Mugny se qualifie lui-même d'«ancien zonard». Après avoir beaucoup fréquenté les milieux artistiques, il entre comme journaliste au Courrier en 1984. A l'époque, le rédacteur en chef est Pierre Dufresne. Depuis 1980, ce catholique à la figure d'apôtre défend l'idée d'un journal des minorités, tiers-mondiste, militant pour la justice sociale, les droits de l'homme et l'environnement. En 1992, Pierre Dufresne prend sa retraite. La rédaction, soucieuse de poursuivre dans la même ligne, soutient la candidature de Patrice Mugny, que l'on présente comme le fils spirituel de Dufresne.

Mais la Nouvelle Association du Courrier (NAC), qui nomme le rédacteur en chef et qui est à l'époque dirigée par les milieux catholiques bien-pensants de Genève, préfère retenir la candidature extérieure de Marc Savary, un journaliste de la Radio romande. «La rédaction et les lecteurs ont immédiatement protesté contre ce choix, raconte Patrice Mugny. Marc Savary s'est alors retiré et je me suis retrouvé à la tête du journal, un peu par défaut. La NAC avait en effet d'abord choisi Savary, mais m'avait mis comme second choix.»

Nouvelle crise en juin 1996, la Société catholique romaine de Genève décide de conditionner l'octroi de sa subvention annuelle de 250 000 francs au Courrier au départ de Mugny, jugé trop gauchiste. Les combats communs du journal et de l'Alliance de gauche révulsent une Eglise catholique, reprise en main par son aile conservatrice. Soucieux de conserver son indépendance, Le Courrier décide de renoncer définitivement à cette subvention quitte à appeler à l'aide ses lecteurs pour une nouvelle souscription publique. Petit épisode ironique, le puissant Edipresse, souvent critiqué dans les colonnes du quotidien genevois, lui verse la même année un don sans condition de 150 000 francs, à titre «d'aide au combat du Courrier pour sa survie et la pluralité de la presse écrite», selon le groupe de presse lausannois.

Aujourd'hui, le quotidien, qui tire à 10 000 exemplaires et compte 8500 abonnés, vit toujours dans la précarité. L'an dernier, son budget était de 3,3 millions et son déficit de 650 000 francs. «Mais nous n'avons pas de dettes, car chaque année nos déficits sont couverts par des dons», relève Manuel Grandjean, adjoint de Patrice Mugny et directeur administratif.

Le Courrier reçoit par ailleurs toute une série de pages rédactionnelles (politique nationale et internationale, économie, sport et magazines) du quotidien La Liberté à Fribourg, où il est également imprimé. Tout cela à des tarifs préférentiels. En 1997, le rédacteur en chef de La Liberté, Roger de Diesbach, avait proposé aux Genevois une fusion. Le Courrier nouvelle formule aurait juste conservé un cahier régional. Patrice Mugny et son équipe avaient alors rejeté cette proposition. «Notre proposition reste toujours d'actualité», relève pour sa part Albert Noth, l'éditeur du quotidien fribourgeois. Mais, au bout du lac, on est toujours très réticent face à une proposition qui «ferait disparaître la voix particulière que nous défendons».

Succession ouverte

Qui remplacera Patrice Mugny? «Je suis très intéressé par cette succession», explique Manuel Grandjean. Du côté de la NAC, dont la composition a été profondément remaniée depuis l'arrivée de Mugny, son coprésident, Florio Togni, ajoute que tout est ouvert: «Il y aura peut-être une candidature interne à la rédaction, mais nous examinerons également toute proposition venant de l'extérieur.» Quant aux conséquences que ne manquera d'avoir la démission de Patrice Mugny, Florio Togni reconnaît que le départ de cette forte personnalité risque d'affaiblir Le Courrier: «Une frange de nos lecteurs risque d'être déstabilisée. Mais il ne faut pas dramatiser, le navire aura un nouveau capitaine.» La NAC tiendra une assemblée générale le 26 avril pour désigner le nouveau rédacteur en chef.

Autre changement au sein de la rédaction du Courrier, le correspondant vaudois Bruno Clément réduira son temps de travail à 20%. Il a en effet été nommé secrétaire syndical à Comedia, le nouveau syndicat suisse des médias, où il s'occupera de la presse écrite en Suisse romande.