Le successeur de Patrice Mugny à la tête du Courrier est désormais connu: il s'agit de Manuel Grandjean. Actuel rédacteur en chef adjoint du quotidien genevois de gauche, celui-ci prendra ses fonctions le 1er septembre prochain. Théologien de formation, entré au Courrier en 1987, c'est lui que la Nouvelle Association du Courrier (NAC) a retenu. L'autre candidat à la succession de Patrice Mugny était Alain Dupraz, journaliste à la Tribune de

Genève.

Patrice Mugny, qui désire désormais se consacrer à la politique – il se présentera aux élections fédérales de l'automne prochain (voir Le Temps du 11 février) quitte la rédaction du titre dans un contexte particulièrement mouvementé. Depuis le début des bombardements de l'OTAN sur la Yougoslavie, le 24 mars dernier, beaucoup de lecteurs ont en effet eu le sentiment d'avoir été trahis par leur quotidien, traditionnellement pacifiste, tiers-mondiste et très antiaméricain. Un sentiment qu'ils sont très nombreux à avoir exprimé à coups de lettres parfois virulentes dans les colonnes du journal pour s'étonner ou condamner une ligne éditoriale qu'ils jugent trop favorable aux agissements de l'Alliance atlantique dans les Balkans. Quand leur critique n'est pas plus fondamentale encore.

Ainsi la lettre de ce lecteur, parue dès le 1er avril, qui en appelle directement aux autres lecteurs du Courrier pour affirmer que, selon lui, la Charte rédactionnelle du journal «a été systématiquement violée […] par un dérapage incompréhensible vers des positions de plus en plus proches de celles propagées par la presse bourgeoise et la propagande des Etats impérialistes». Une charte en vertu de laquelle le journal prend «l'option de défendre, en priorité, les plus pauvres et les plus défavorisés (et) soutient les initiatives en faveur de la paix…» Au centre de la critique de ce lecteur, notamment, le commentaire du journaliste Michael Roy, publié le 25 mars, au lendemain du début des bombardements de l'OTAN. «C'est parce qu'on n'a pas su neutraliser le criminel Milosevic à temps qu'il a pu accaparer le pouvoir en Yougoslavie, affirme le journaliste. Face à la crise actuelle, il n'y a d'autre issue que celle de frapper. Et surtout pas se contenter d'un énième compromis boiteux.»

D'autres commentaires ou éditoriaux de la rédaction, quoique critiques mais sans ambiguïté, répéteront plus tard la nécessité d'un soutien à l'intervention de l'OTAN au Kosovo. «Nous n'avons pas pris cette position dans l'enthousiasme. Nous ne drapons pas tout à coup les gouvernements américain et européens du blanc de l'innocence, explique Patrice Mugny. Mais il y a quelque chose de déplaisant à voir débarquer une fois de plus les commissaires de la pensée […]. Qui, interroge-t-il, parmi les militants qui ont passé la quarantaine, ne se souvient pas des manifestations contre l'agression américaine au Vietnam et du silence si lourd lorsque les Khmers rouges massacraient plusieurs millions de leurs compatriotes?»

De tels commentaires suscitent à leur tour d'autres réactions de lecteurs profondément perturbés par une ligne éditoriale à laquelle ils ne s'attendaient pas. «Je m'étonne que des gens que je croyais habités de convictions démocratiques, anticapitalistes ou même chrétiennes [la rédaction du journal, n.d.l.r.] soient en définitive aussi manipulables», s'insurge un lecteur. «Où est l'alternative que le Courrier se doit de défendre, à contre-courant, encore et toujours, lui qui s'oppose habituellement à une pensée unique pourtant si hégémonique? s'interroge cet autre lecteur. Quelle est l'utilité de discréditer de façon aussi caricaturale ceux qui critiquent la position du Courrier […] en les traitant de commissaires politiques?»

Selon les intéressés, leur prise de position actuelle est pourtant dans la droite ligne de leurs écrits passés, au moment de la guerre en Bosnie par exemple. Certains d'entre eux en appelaient déjà ouvertement à une intervention militaire. Comme le fait remarquer Maryse Durrer, coprésidente de la Nouvelle Association du Courrier, il s'agit là d'une position caractéristique de gens qui ont côtoyé les milieux des réfugiés kosovars en Suisse, et dont la sensibilité sur ce sujet est à fleur de peau. D'autres voix font en effet remarquer que la guerre du Golfe n'avait pas franchement suscité de telles prises de position.

Avec la nomination de Manuel Grandjean, la polémique devrait s'apaiser progressivement. Celui-ci ne partage pas l'analyse de ses confrères concernant la nécessité d'une intervention militaire au Kosovo et a déjà profité de la charte du quotidien pour faire valoir son point de vue. Conformément aux exigences de la NAC, il ne s'en est pas moins engagé à préserver la pluralité des opinions au sein du journal.