Pèlerinages en Suisse (2)

La période blanche de Mademoiselle Chanel

Exilée en Suisse à la Libération, Coco Chanel a voulu y être enterrée. D’Ouchy à Sauvabelin, sa trace garde le mystère

Dans ce beau quartier de Lausanne, qui touche au bois de Sauvabelin, les maisons de maître, les villas heimatstil et les chalets suisses se mêlent parmi les beaux arbres. La villa Le Signal, qui faisait face il y a longtemps à la halte d’un funiculaire aujourd’hui disparu, est la maison où Coco Chanel a passé ses dernières années quand elle était à Lausanne.

Par chance, le portail automatique s’ouvre juste au moment où nous passons. L’actuelle propriétaire, une dame franco-anglaise qui revient de la ville, se montre hospitalière.

Après un petit détour pour faire admirer le séquoia séculaire qui fait la fierté du jardin, elle nous introduit dans la maison. La construction date de la fin du XIXe siècle, à l’origine c’était une finishing school, assure-t-elle. Depuis la célèbre couturière, quatre propriétaires s’y sont succédé. «Moi-même, j’y suis depuis 2005. Je cherchais une maison dans la région, et le jour où celle-ci s’est libérée, j’ai eu le coup de cœur et j’ai tout de suite signé.»

Le hasard fait bien les choses: notre lady avait connu Coco Chanel, comme cliente. Et d’évoquer les essayages parisiens. «J’ai toujours aimé l’architecture de ses robes, ses finitions parfaites.» Pour parler de celle dont elle a repris la maison, elle dit parfois Coco, parfois Mademoiselle Chanel. «Elle m’appelait «giddy», elle disait que je la faisais rire. Moi, je ne l’ai jamais vue que très droite, très contrôlée, ce que j’appelle la très grande classe.»

La présence de Coco Chanel à Lausanne est consécutive à la période sombre de l’histoire de la couturière. En 1945, à la Libération, elle doit s’exiler, se faire oublier. Au bord du Léman, elle rejoint Hans Günther von Dinck­lage, l’Allemand avec qui elle a passé les années de guerre. Cet homme avait aidé à faire sortir du camp de travail André Palasse, le neveu que Coco aime comme un fils. Est-ce une contrepartie? En tout cas, la reine de la mode est impliquée en 1944 dans une rocambolesque tentative de gagner Churchill à la cause d’une paix séparée entre l’Allemagne et l’Angleterre. L’orchestrateur en est Walter Schellenberg, le chef du contre-espionnage nazi. Des compromissions, il y en eut sans doute d’autres.

On pense que c’est grâce à la protection de Churchill, qu’elle connaissait depuis les Années folles, que Coco Chanel n’a pas eu de comptes à rendre comme collabo à la Libération, à condition de disparaître quelque temps en Suisse pour se refaire une virginité.

A Lausanne, elle habite au Beau-Rivage, ou au Palace. Elle fait des séjours à la Clinique Valmont. Autant d’établissements qui font aujourd’hui étalage de sa présence dans leur marketing, mais auprès desquels il n’est pas facile de trouver des informations précises.

Au Beau-Rivage, à Ouchy, la tradition orale veut qu’elle sortît peu de sa chambre, restant sur son balcon pour profiter d’une vue «comme je n’en ai vu nulle part ailleurs.» Un de ses chiens passe pour être enterré dans le petit cimetière réservé aux animaux domestiques des clients qui avaient élu domicile au grand hôtel. Le Palace, au centre-ville de Lausanne, a même donné le nom de Coco Chanel à l’une de ses sept suites. Celle-ci se trouve au 5e étage – son chiffre fétiche – et on nous assure qu’elle a été effectivement occupée par elle, même si rien ne reste du décor de l’époque. C’est «la plus belle suite de l’hôtel», récemment placée en tête de l’offre de luxe, après avoir été occupée par le propriétaire de l’établissement.

A la Clinique Valmont, ce sanatorium Belle Epoque accroché à la falaise qui surplombe Montreux, on n’en apprend guère plus. Le poète Rainer Maria Rilke y était mort d’une leucémie, en 1926. Du temps de Coco, le célèbre docteur Widmer, fondateur de la clinique et grand collectionneur d’art, n’était déjà plus de ce monde. Troubles digestifs ou nerveux, les spécialités de la maison? Dans cette clinique appartenant au­jour­d’hui au groupe Genolier, personne ne sait dire combien de temps elle y a passé et pourquoi.

Peut-être y a-t-elle rencontré Mannerheim, le maréchal et président de Finlande, qui y écrivit ses Mémoires. Et serait-ce un docteur de Valmont qui lui prescrivait la morphine sans laquelle elle ne pouvait plus ni dormir, ni tenir?

Dans les salons des hôtels lausannois, elle fréquente la société cosmopolite de l’époque. Elle retrouve d’autres «exilés», comme Paul Morand, qui vit au château de l’Aile, à Vevey. L’écrivain tirera son dernier livre, L’Allure de Chanel (1976), de ses entretiens avec la créatrice. Il y a aussi Serge Lifar, autrefois danseur étoile des ballets de Diaghilev, dont Coco avait dessiné les costumes. Comme elle, il vivra et mourra à l’hôtel.

Sa Cadillac avec chauffeur, ses petites excursions au Chalet-des-Enfants de Sauvabelin restent dans le souvenir lausannois.

C’est en 1966 qu’elle achète sa maison du chemin du Signal; elle, ou plutôt les Wertheimer, qui contrôlent la maison Chanel. Elle l’appelle sa petite maison suisse. «Elle a de bonnes fondations, c’est l’essentiel», fait-elle remarquer à ceux qui lui voyaient un séjour moins discret. Elle veut la faire recouvrir de bois, y renonce.

Depuis les années Chanel, la villa a dû pas mal changer. Dans les pièces du rez-de-chaussée, la couturière avait disposé certains de ses fameux paravents de Coromandel, qui la suivaient comme décor privilégié d’une résidence à l’autre. En forme d’hommage, la nouvelle propriétaire a orné sa salle à manger d’un décor de bois laqué. «J’en ai fait ma cage à oiseaux, dans son esprit», explique-t-elle. Un esprit dont un authentique vestige a survécu dans la salle de bain: un carrelage en noir et blanc, très Chanel, qu’on nous laisse également admirer.

Entre le Beau-Rivage, le Palace, son appartement du 31, rue Cambon, à Paris, et sa villa du Signal, Coco semble brouiller les pistes. «Elle se partageait entre Paris et Lausanne, mais c’est ici, dans sa maison, qu’elle dessinait ses collections», assure celle qui l’occupe aujourd’hui.

De son exil, Chanel préparait son retour. Quinze ans après en avoir fermé la porte, pour cause de guerre, elle rouvre sa maison de couture. En 1954, à 70 ans, elle présente la première collection de son come-back. La presse est féroce avec cette revenante. La mode est au new-look de Christian Dior, aux rutilants emballages dont elle pensait avoir libéré les femmes pour toujours. Mais il en faudrait plus pour la faire abdiquer. Elle admet qu’elle a perdu la main, se remet de plus belle au travail. En 1956, c’est le triomphe du tailleur Chanel. Le tweed, les quatre poches.

Vu d’aujourd’hui, ce modèle semble inévitablement interprété comme l’uniforme, non seulement des grandes bourgeoises, mais aussi des femmes de pouvoir. C’est peut-être parce que notre regard porte aujourd’hui davantage sur sa clientèle que sur le vêtement lui-même, comme le relève Alexandre Fiette, conservateur des textiles au Musée d’art et d’histoire de Genève. Car le tailleur, dans sa simplicité, sa commodité, est fidèle à la ligne suivie toute sa vie par celle qui ne faisait des vêtements, des souliers ou des sacs que pour qu’ils soient portés, que parce qu’elle aimait les porter elle-même.

En novembre 1963, à Dallas, le tailleur rose de Jackie Kennedy est taché de sang, mortel triomphe, quasiment en direct devant les téléspectateurs du monde entier. Mais dans ses dernières années, Coco Chanel connaîtra encore la minijupe, un objet de scandale pour celle qui ne pouvait concevoir qu’une femme montre ses genoux. Les interviews qui subsistent de cette époque la montrent tendue, grognon, déplorant la fin du bon goût et du prestige de la France.

Coco Chanel est morte au Ritz, place Vendôme. Mais elle avait ­depuis longtemps dicté des dispositions précises pour son dernier repos.

Sa tombe est l’une des plus belles du cimetière du Bois-de-Vaux, à Lausanne. Elle se trouve dans la section 9, au sein d’un petit espace ceint de haies, comme si elle avait son jardin à elle toute seule. Ses voisins les plus proches, comme Paul Robert, l’auteur du petit et du grand dictionnaire, sont discrets. Au centre de cette placette, une fontaine ronde et silencieuse. En cette heure de midi, on n’entend que le frémissement des arbres et le chant des oiseaux. Elle a voulu un bloc de marbre blanc dressé verticalement, pour ne pas qu’il lui pèse sur la tête. Cinq têtes de lion sculptées le décorent, son chiffre et son animal fétiches. Sur le côté, un petit banc, de marbre blanc également, pour ceux qui osent aller lui faire la conversation. Le soleil filtre à travers les arbres, joue avec les crinières léonines, fait scintiller le parterre de bégonias blancs.

Tout ce blanc comme une protestation de pureté. Sur le monument, une main anonyme a laissé pendre un long collier de perles. Fausses bien sûr, comme celles qu’elle portait elle-même pour affirmer la vérité de son goût.

«Elle disait que je la faisais rire. Moi je ne l’ai jamais vue que très droite, très contrôlée»

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