«Tempête sur la Rai». Depuis des années, l'expression est devenue un refrain dans les journaux transalpins, qui cherchent à décrypter les tumultueuses vicissitudes de la télévision publique italienne. Polémiques récurrentes, chute d'audience et démissions sont le lot des trois chaînes publiques toujours placées sous la coupe directe des partis politiques.

Il y a seulement dix jours, le directeur général Pierluigi Celli, nommé en 1998, a bruyamment claqué la porte alors qu'au même moment le programme satirique «Satyricon» déchaînait une nouvelle fois les passions. Accusé en particulier par l'opposition de droite de conduire une «émission vulgaire» dans laquelle il ne manquerait plus que des scènes de coprophagie, l'animateur Daniele Luttazzi s'était présenté devant les caméras dégustant un plat d'excréments (factices). «La Rai n'a pas de dessein et de perspectives, ne dispose de pratiquement pas d'autonomie», s'indigne aujourd'hui Pierluigi Celli, qui estime que les perpétuelles polémiques «permettent de tenir la Rai sous contrôle». Le jour de son départ, Celli avait même estimé que «telle qu'elle est aujourd'hui cette société est morte».

Malgré les paroles rassurantes du successeur de Celli, Claudio Cappon, la Rai se retrouve aujourd'hui, plus que dans une tempête, dans un profond trou noir. A trois mois des prochaines élections législatives, les quelque 10 000 employés de la Rai sont dans un brouillard total quant à l'avenir de l'entreprise publique, alors que le candidat du centre droit Silvio Berlusconi, qui n'est autre que le propriétaire de Mediaset (réunissant les trois principales chaînes privées du pays), part grand favori.

A l'instar de Celli, qui dénonce l'incapacité de mettre en œuvre un projet industriel, les syndicats s'indignent de «la précarité dans laquelle on a laissé la Rai». «Nous n'avons pas de cadre législatif pour programmer les choix à moyen et long terme et permettre à la société d'être maître de son destin», se désole ainsi Roberto Natale de l'Usigrai, le syndicat des journalistes. En clair «Mamma Rai» vit aujourd'hui dans la schizophrénie la plus complète: surveillée par le pouvoir politique (les membres du conseil d'administration sont nommés par le parlement et le Ministère du Trésor détient 99,5% du capital), l'entreprise doit assurer une mission de service public mais dans une logique commerciale (la moitié des recettes provenant de la publicité), et cela alors que son grand concurrent, Silvio Berlusconi, semble en passe d'en prendre le contrôle…

Arrivé au pouvoir en 1996, le centre gauche avait à l'origine de grands projets culturels pour la Rai. Dans cet esprit, la majorité de Romano Prodi avait même désigné l'écrivain Enzo Siciliano à la tête de la télévision publique. Mais en 1998, changement de cap. Siciliano démissionne et le nouvel objectif de la Rai consiste à s'affirmer comme une «entreprise normale» en concurrence avec Mediaset sur le plan de l'audience et de la publicité (qui croît de l'ordre de 12% par an contre moins de 2% pour la redevance).

Les trois chaînes de la Rai ont alors ultérieurement perdu leur spécificité, allant parfois jusqu'à plagier des programmes de Mediaset. Rai Uno, qui devient la chaîne amirale chargée d'affronter Canale 5 (la principale chaîne de Mediaset) sur le terrain de l'audimat, phagocyte aussi certaines émissions populaires de Rai Due. «Cette stratégie purement économique et financière aurait eu un sens si on était arrivé à une privatisation, mais à la fin, nous n'avons eu ni le projet culturel, ni le programme de privatisation», constate un membre de la direction. Les comptes de la maison Rai ont été redressés mais le processus d'ouverture du capital s'est ensablé. A l'automne dernier, le texte examiné au parlement a été rejeté. «Chaque fois que l'on a tenté de toucher au système télévisé, les discussions avec l'opposition ont été violentissimes parce que dans une situation de duopole, rendre la Rai plus libre sur le marché signifiait renforcer le concurrent de Mediaset», explique le député démocrate de gauche Giuseppe Giuletti, qui admet aussi que la majorité n'était pas unie autour du projet de privatisation partielle.

A l'automne, l'énorme succès de l'émission voyeuriste «Le Grand Frère» sur Canale 5 a de surcroît entamé substantiellement l'audience de la Rai, dont les bons résultats à l'audimat permettaient jusqu'alors de couvrir les contradictions de l'entreprise. Les attaques se sont faites plus virulentes, d'autant que les faux pas se sont multipliés. Fin septembre, le directeur de l'information de Rai Uno, Gad Lerner, a dû démissionner à la suite des polémiques suscitées par la diffusion d'images pornographiques dans un reportage sur le démantèlement d'un réseau pédophile. Quelques semaines plus tard, c'est le correspondant de la Rai en Israël qui sème le trouble en écrivant aux autorités palestiniennes pour leur assurer que les images du lynchage d'un soldat de Tsahal diffusées dans le monde entier ont été tournées par les concurrents de Mediaset.

A l'approche des élections, «Mamma Rai», fragilisée, est ainsi devenue une cible commode. Dénonçant la «trivialité et la vulgarité» des programmes, la presse catholique de même que les partis de droite se sont par exemple interrogés sur l'utilité de payer la redevance. A l'inverse, l'actuelle majorité s'en prend désormais aux responsables et aux journalistes Rai, qui, anticipant le résultat des élections, sont ostensiblement passés dans le camp du vainqueur annoncé.