C'est la question qui met les journalistes moscovites en émoi: qui diable est désormais le propriétaire de la maison d'édition Kommersant? Comme toujours en Russie, personne n'a de réponse claire, mais chacun a sa théorie.

Kommersant, c'est la plus fantastique aventure de presse de Russie. En août 1989, alors que les réformes de Mikhaïl Gorbatchev battent déjà sérieusement de l'aile, paraît le premier numéro d'un hebdomadaire destiné aux nouveaux hommes d'affaires qui émergent avec le mouvement des coopératives. Avec Kommersant, le monde des affaires russes apprend peu à peu ce qu'est une bourse, une action, une obligation et comment les utiliser.

Pour se distancier des publications soviétiques, l'hebdomadaire se permet quelques coquetteries qui restent encore aujourd'hui sa marque. Au lieu d'écrire le nom de l'hebdo en toutes lettres dans leurs articles, les journalistes se contentent d'un symbole cyrillique, qui signale une prononciation dure dans un texte russe et qui ferme la marche du titre dans l'en-tête du journal.

Autre trait distinctif, ce sont les prédictions. Dès sa naissance, le nouveau journal adore présenter les scénarios politiques possibles et n'hésite pas à se lancer dans la prophétie. Si elle se réalise, l'article suivant sur le même thème commence immanquablement ainsi: «Comme l'avait prédit Kommersant dans son édition précédente…» Quand la rédaction se trompe, il va de soi qu'elle évite d'insister.

Ces tics ont cependant considérablement diminué au fur et à mesure que la rédaction a acquis de l'expérience, du savoir-faire et la confiance du public. Vladimir Yakovlev, le créateur de Kommersant, a en effet compris l'essentiel: le pays en plein désarroi a un besoin criant d'informations objectives et clairement présentées. Le succès que rencontre Kommersant lui donne largement raison.

En septembre 1992 la maison d'édition Kommersant crée le quotidien d'information Kommersant-Daily alors que l'hebdomadaire devient une publication essentiellement analytique. Le journal automobile Avtopilot et le mensuel de décoration intérieure Domovoï, lancés un peu plus tard, montrent à ceux qui ont appris à faire de l'argent en lisant Kommersant comment le dépenser avec classe. En 1994, l'hebdomadaire économique Kommersant Dengui vient compléter la gamme. La maison d'édition ne connaît en fait qu'un échec aussi retentissant que coûteux: Stolitsa, un hebdo consacré à la vie culturelle et sociale de la capitale russe.

Depuis la campagne présidentielle de 1996 au cours de laquelle Boris Eltsine est parvenu, grâce au soutien infaillible de tous les médias russes, à gagner les élections malgré des sondages désastreux, l'ensemble de l'élite russe est convaincue que le contrôle des principaux organes d'information du pays permet de gagner n'importe quel scrutin. Dans ce contexte, l'empire Kommersant – qui s'est entre-temps sérieusement endetté – est évidemment un morceau de choix. Dès que l'intention de Vladimir Yakovlev de vendre son paquet d'actions (85%) a été rendue publique, l'agitation est rapidement montée. Parmi les prétendants, l'homme d'affaires aux vastes ambitions politiques Boris Berezovski, qui contrôle déjà la première chaîne de télévision ORT, le quotidien Nezavissimaya Gazetta, l'hebdomadaire Ogoniok, soutient les Novie Izvestia et détient 26% du capital du canal privé TV6.

Mais Yakovlev a toujours affirmé vouloir assurer l'indépendance politique de Kommersant. Il a donc finalement vendu en juin son paquet d'actions à American Capital Group (ACG), un mystérieux fonds d'investissements spécialisé dans les marchés émergents, dirigé par Kia Joorabchian, un jeune Iranien de 27 ans.

Une société écran?

La nouvelle, qui n'a été connue que début juillet, a largement intrigué les spécialistes des médias qui se demandent si ACG ne cache pas Berezovski. La société n'a en effet été créée que le 27 mai dernier, juste au moment où un envoyé de l'homme d'affaires russe entamait les premiers pourparlers avec Yakovlev. De plus, lorsque la vente a finalement été rendue officielle, Berezovski a annoncé qu'il avait acheté à l'ancien directeur général de la maison d'édition Leonid Miloslavsky, les 15% qu'il détenait et souhaitait un siège au conseil d'administration. Autrement dit, Berezovski pourrait éventuellement contrôler la totalité du capital de Kommersant. Selon l'hebdomadaire Newsweek, certains l'ont entendu s'en vanter lors du récent forum de Salzbourg en Autriche. Bref, la lecture de Kommersant ne cessera pas d'être passionnante ces prochaines semaines. Un bon test d'indépendance consistera à observer si le quotidien continuera à rapporter par le menu tous les démêlés de Boris Berezovski avec la justice russe et suisse.