égypte

Premier café halal

L’Egypte assiste à une montée du pouvoir des islamistes dans tous les lieux de la vie quotidienne. Visite au «D-Cappuccino», premier café halal de l’ère post-Moubarak, conçu sur le respect «des valeurs pures et islamiques»

Le soleil s’est caché derrière les tours bétonnées de Nasr City, à la périphérie du Caire. Dans la pénombre poussiéreuse de cette fin d’après-midi d’hiver apparaît un élégant café aux vitres mouchetées de calligraphies blanches. Fauteuils flambant neufs, lampadaires colorés, murs de briques et de bois laqué…

De l’extérieur, le «D-Cappuccino» a tout du dernier repaire à la mode de la jeunesse branchée cairote. Tout si ce n’est ce serveur barbu qui, planté là, sur le perron illuminé de la porte d’entrée, accueille les nouvelles arrivantes en les invitant d’un discret signe de la main à rejoindre la salle du fond, «celle réservée aux femmes», murmure-t-il tout doucement. Les hommes, eux, sont relégués à gauche, côté rue, tandis que les «familles» – entendez les couples mariés – disposent de la section de droite.

«Notre café se veut à l’image de la bonne morale de la société. Ici, on souhaite que les clients se sentent à l’aise, que les femmes ne soient pas harcelées par les hommes, et que les familles puissent amener leurs enfants sans qu’ils soient exposés à des scènes indécentes où filles et garçons se tiennent par la main», se flatte Mohammad Sayed. Longue barbe noire à la salafiste, fines lunettes en fer, cet ingénieur de 28 ans est le cofondateur de ce café «halal» ouvert il y a six mois, le premier du genre dans l’Egypte post-Moubarak.

C’est que, deux ans après la chute du raïs, le nouveau climat politique qui règne dans ce pays à majorité musulmane de plus de 80 millions d’habitants est largement favorable aux hommes de sa trempe. Opprimés et censurés par l’ancien régime, longtemps livrés à la clandestinité dans l’ombre du pouvoir, les islamistes de toutes tendances sont les grands vainqueurs de l’après-révolution. Leurs partis, autrefois interdits, ont désormais pignon sur rue. Elu en juin dernier, le président Morsi est un ancien des Frères musulmans. La nouvelle Constitution, approuvée par référendum, fait également la part belle à la charia. Et, face à une opposition libérale désorganisée, les factions religieuses ont de grandes chances de l’emporter aux prochaines législatives.

Quand on l’interroge sur ses affinités politiques, Mohammad Sayed est peu disert. Sur la page Facebook du café, qui vient de passer la barre des 30 000 fans, le D-Cappuccino se présente ouvertement comme «une nouvelle expérience» qui met l’accent sur le respect «des valeurs pures et islamiques». Mais, s’il ne serre pas la main aux femmes, le jeune patron réfute toute étiquette salafiste – en référence aux partisans d’un islam radical –, lui préférant celle, plus ambiguë, de «musulman conservateur».

Ici, ni bière ni chicha – cette pipe à eau très prisée des Egyptiens, qu’ils fument sans modération dans les vieux cafés traditionnels du centre-ville cairote. La cigarette est également proscrite. Sur la carte de ce café d’un nouveau genre, ouvert de 7h30 à 2h du matin, les clients peuvent choisir entre une pizza ou un panini et se désaltérer avec un cocktail «Sunshine», une boisson fruitée «Hawaï» ou encore un soda «Cherry Cola». Des noms aussi attrayants que le cadre feutré de cet espace de 300 mètres carrés qui, par petites touches homéopathiques, fait subtilement la promotion d’un islam sunnite d’inspiration wahhabite: des murs préférant aux photos d’humains – bannis par les ultra-religieux – des clichés de bonhommes en carton, des écrans télé qui diffusent des films d’animation, et les ­tubes religieux de Sami Youssef, l’incontournable star de la pop islamiquement correcte, en fond sonore. «A l’heure de la prière, on interrompt la sono», précise Mohammad Sayed. A ses côtés, Ahmad Mahmoud, son partenaire de travail, opine de la tête. «Ça permet de pouvoir mieux entendre l’azam de la mosquée», dit-il.

Derrière eux, un jeune couple a pris place dans la section «famille». Cheveux gominés et poils au menton, l’homme commande un expresso. Dans son hijab bleu, sa compagne, elle, se contente d’un jus de mangue. Tous deux ont les yeux rivés sur un des téléviseurs à écran plat où l’on reconnaît le museau de Ratatouille, jeune héros du film homonyme en images de synthèse sur la vie d’un rat reconverti en chef cuisinier. A l’entrée, aucune preuve d’affiliation parentale n’a étonnamment été exigée des deux tourtereaux. «Nous ne sommes pas là pour faire la police des mœurs en vérifiant les cartes d’identité et les certificats de mariage des couples. D’ailleurs, il nous arrive même de faire quelques exceptions aux règles d’usage: comme lorsque ce groupe d’internes en médecine me demande l’autorisation de venir étudier ici avec leurs consœurs», confie Mohammad Sayed, visiblement sensible à l’image projetée par son café. Par contre, les serveurs, tous des hommes, ont pour consigne de veiller au grain. «Si les clients se tiennent mal, on va discrètement le leur faire remarquer», ajoute le jeune patron du café.

Le concept de la ségrégation entre les sexes dans l’espace public, très répandu en Arabie saoudite, n’est pas complètement nouveau en Egypte. Le métro dispose depuis longtemps d’un wagon réservé aux femmes. Au nord d’Alexandrie, elles ont leur propre plage. Sous Moubarak, l’ex-sulfureuse actrice de cinéma Hanan Turk, qui troqua en 2006 son décolleté pigeonnant contre le voile islamique, ouvrit dès l’année suivante son propre café 100% féminin. A l’époque, l’initiative fit scandale parce qu’elle interdisait l’accès du lieu aux femmes non voilées et aux chrétiennes. L’ouverture, il y a six mois, du D-Cappuccino suscite, elle, des avis plus partagés. Si le quotidien libéral El Watan y voit la redoutable incarnation d’un «café islamique», la blogueuse Shahinaz Abdel Salam observe plus cyniquement «qu’il s’agit avant tout d’un business pour son propriétaire». «Il profite du climat politique actuel, avec les islamistes au pouvoir, pour attirer sa clientèle. Cependant, je n’y vois pas un danger pour la société tant que les autres cafés ne sont pas bannis et qu’on peut les fréquenter librement», dit-elle.

Les clientes, elles, semblent y trouver leur compte. Ce jour-là, Amina, une jeune maman, longs cheveux bruns sur corsage noir, a convié ses meilleures amies dans la section «femmes», discrètement protégée des regards masculins par un mur de verre, pour leur présenter son nouveau-né. Le poupon, qui passe de bras en bras, est couvert de cadeaux. «Entre femmes, on se sent plus à l’aise», avance cette habituée des lieux.

Aux inquiets qui verraient dans le D-Cappuccino un inquiétant avant-goût de ce qui pourrait devenir la norme dans une Egypte de plus en plus puritaine, Amina répond qu’elle préfère regarder le problème sous un angle social plutôt que religieux: «Notre pays est pétri de culture patriarcale, où les hommes ont une vision déformée de la femme. Il te suffit de faire deux pas dans la rue pour qu’ils se mettent à siffler sur ton passage et à te faire des propositions indécentes. Parfois, ça peut même virer aux blagues salaces. Alors, tant qu’on n’aura pas trouvé de solution à ce problème, je suis favorable à la ségrégation dans les cafés.»

Au fond de cet antre réservé aux femmes, Heydi et Rana, deux étudiantes en informatique, pianotent sagement sur leur ordinateur. L’une porte un voile bleu ciel, l’autre un petit bonnet blanc d’où s’échappent de longs cheveux bruns. C’est la première fois qu’elles viennent ici. «On cherchait un endroit pour travailler tranquillement. L’espace est calme et le cadre est sympa», remarque Rana. «Par contre, concède-t-elle, si on veut donner rendez-vous à nos copains, on se retrouve au Cilantro ou au Costa Café, comme tous les autres jeunes. Le D-Cappuccino ne pourra jamais remplacer les autres cafés!»

Paradoxalement, c’est dans les rangs des islamistes que fusent les critiques les plus acerbes. Pour Tarek Shaklan, porte-parole du parti salafiste Al-Nour, ce café d’un nouveau genre illustre «un meilleur respect des libertés humaines, après trente ans d’oppression des islamistes». Mais ce n’est pas l’avis des plus radicaux de cette faction politique, qui se verraient bien vivre comme à l’époque du prophète. «Islam et café sont incompatibles. Avez-vous déjà entendu parler de l’existence de cafés au temps de l’islam des origines?» s’interroge, suspicieux, Hany Ismaïl Mohamad, un autre membre d’Al-Nour. La relative tolérance des propriétaires du D-Cappuccino, qui ne voient pas d’inconvénient à accueillir des clientes non voilées, a également de quoi chatouiller la barbe des ultra-religieux. Ici, les serveurs ont aussi le droit de pénétrer dans la section des femmes. «Mais seulement pour y prendre les commandes…» relativise Mohammad Sayed, soucieux de ménager les sensibilités de son clan.

«Notre café se veut à l’image de la bonne morale de la société. Ici, on souhaite que les clients se sentent à l’aise, que les femmes ne soient pas harcelées par les hommes»

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