Les producteurs de Premier de cordée (trois télévisions de service public: la TSR, la RAI et France 2, alliées à des indépendants) ne pouvaient imaginer que la montagne allait à ce point se montrer conciliante cet hiver. Elle leur a offert mieux qu'ils ne pouvaient espérer de la meilleure campagne de promotion: elle s'est distinguée sous son jour le plus terrible, rappelant à coup de tonitruantes coulées blanches, qu'il fallait toujours compter avec elle. Voilà donc cette adaptation télévisuelle des trois romans de Roger Frison-Roche, Premier de cordée, La Grande crevasse et Retour à la montagne, complètement dans l'air du temps. Le récit du vieux guide chamoniard a été passablement chamboulé. Le rapport de l'homme à la montagne reste essentiel mais il laisse davantage de place aux drames amoureux et familiaux. La place des femmes en devient plus importante. Et les changements ne nuisent pas à la veine populaire qui est celle de Frison-Roche et que les deux scénaristes et les deux réalisateurs du téléfilm ont assez bien retrouvée.

Ces trois heures de télévision ont en effet été écrites à deux fois quatre mains. Côté scénario, l'idée première est due à Jacques Ertaud qui, avant de mourir, a travaillé en duo avec Louis-Charles Sirjacq. Ce dernier a été rappelé à la rescousse à quelques jours du tournage pour reprendre un texte qui avait entretemps été malheureusement confié à un troisième auteur. Cette urgence se sent dans certaines scènes un peu flottantes. Elle s'est rajoutée aux autres pressions dont est immanquablement victime un tel projet télévisuel.

On peut réduire le problème à un seul mot: le temps, celui qui passe comme celui qu'il fait. Aujourd'hui, pour réaliser un film en haute montagne, on dispose de moyens dont l'équipe qui a tourné Premier de cordée en 1943 (réalisation de Louis Daquin) ne pouvait même pas rêver. En premier lieu, les hélicoptères. Mais la liberté qu'ils offrent dans le mouvement est largement reprise par leur coût. On tourne en trois fois moins de temps, parce que les producteurs font constamment stresser tout le monde en rappelant qu'une journée de tournage coûte 75 000 francs.

Le «making-off» du film montre bien cette tension. Réalisé par Benoît Aymon pour la 50e émission de Passe-moi les jumelles, il dévoile l'envers du décor, les gestes des maquilleuses simulant le gel sur les visages, l'attente des figurants, les doublages, étonnamment limités. Mais surtout il ne cache rien des énervements face à cette montagne dont il faut bien prendre en compte les caprices. Ou plutôt la froide raison. En fait, cela donne l'impression que les producteurs n'ont pas vraiment compris la morale de l'histoire, celle du respect de la nature, imprévisible, impossible à budgétiser.

Pourtant, c'est bien pour faire face à ces éléments que le téléfilm a été confié à deux réalisateurs. Edouard Niermans, (au cinéma, Poussière d'ange, 1987, Le Retour de Casanova, 1992) a tourné dans la vallée, alors que Pierre-Antoine Hiroz (fidèle de Passe-moi les jumelles et réalisateur du Combat des reines) a assuré les scènes en montagne. Leur collaboration a été heureuse. L'homogénéité du film le prouve. Elle permet à l'émotion de passer presque sans discontinuité, de deuils en naissance, de séparations en retrouvailles. Cette émotion est aussi due à une importante distribution d'acteurs. On se souviendra surtout de la jeune Italienne Silvia de Santis. Andréa Ferreol et Giulanio Gemma apportent aussi leur métier à l'aventure. Et malgré une naïveté de jeu certaine, tous ceux, guides de montagne compris, qui jouent pour la première fois, ne déparent pas dans cette aventure qui fut autant humaine que technique.

«Passe-moi les jumelles», ve 2 avril à 20h sur TSR1, «Premier de cordée», di 4 avril à 20h sur TSR1.