Bien sûr, il avait pris sa retraite officielle en 1983, après la sortie de Fanny et Alexandre. Mais il n'est pas plus facile pour un créateur de s'empêcher de créer que pour un oiseau de voler. Alors, Ingmar Bergman a continué: mises en scène de théâtre, écriture et tournages l'ont bien occupé. A l'approche de ses 80 ans, qu'il fêtera le 14 juillet, le voici donc de retour avec un téléfilm. Son dernier, a-t-il assuré lors d'une conférence de presse donnée à Stockholm. Bref, la diffusion de En présence d'un clown est un événement comme la télévision n'en offre pas tous les jours. Arte offre en prime un entretien exclusif accordé au cinéaste et critique finlandais Jörn Donner, Ingmar Berman – Vie et labeur, ainsi qu'un documentaire allemand de Katja Raganelli au titre explicite, Les Femmes dans le cinéma de Bergman.

Larmar och gör stig till: le titre original s'inscrit sur l'écran et la magie opère déjà. Tous ceux qui sont tombés amoureux des films de Bergman aiment d'abord cette langue – surtout s'ils ne la comprennent pas. D'un côté les sonorités étranges, de l'autre, les sous-titres. Au milieu, l'acteur, perçu paradoxalement comme un visage muet dans un film parlant. Une impression d'autant plus forte que Bergman accorde une place centrale à ses comédiens. En Présence d'un clown ne se contente pas d'être la nouvelle illustration de ce phénomène en partie involontaire, il le met en abyme par sa superbe réflexion sur le théâtre et le cinéma.

L'action se déroule en 1925. Interné pour violences sur sa fiancée Pauline, l'ingénieur Carl Akerblom est obsédé par la fin tragique de Franz Schubert, rongé par la syphilis. La rencontre avec un vieux «professeur d'exégèse» à la retraite, fasciné quant à lui par le journal intime d'une prostituée vierge, débouchera sur un projet commun: le tournage d'un premier film parlant, selon un procédé de «sonorisation en direct» mis au point par l'ingénieur, avec pour sujet la relation purement imaginaire entre ces deux personnages. Dans un deuxième temps, nous retrouvons les deux hommes et leur troupe en tournée avec leur film, dont personne n'a voulu. La halte de Graenaes (lieu et personnages qui renvoient au film Les Communiants) signifiera la fin de toutes les illusions. Un incendie durant la représentation oblige la troupe à terminer le film sous la forme d'une pièce de théâtre…

La richesse du matériau saute aux yeux. Couple, folie, création, vanité humaine, peur de la mort… Tous les grands thèmes bergmaniens défilent encore une fois, mais sans le moindre effort, sans qu'on n'ait jamais l'impression d'un catalogue. Au contraire, c'est la simplicité, la facilité de l'épure, qui subjugue le spectateur. Cruauté strindbergienne et résignation tchekhovienne se rejoignent dans une forme qui n'appartient qu'à l'auteur de De la Vie des marionnettes et Les Fraises sauvages.

Dans le cinéma de Bergman, autant le visuel s'est resserré sur l'essentiel, c'est-à-dire visages et lumière, autant la parole tend à se répandre, à compenser tout ce qui n'a pas été montré. Film ou téléfilm, peu importe: on a le sentiment que Bergman a trouvé sa forme parfaite et définitive. Un poids immense repose dès lors sur les épaules des comédiens, mais en a-t-on jamais vu qui détonne dans cet univers? Le nouvel ensemble réuni par le vieux cinéaste est un régal: entourant le vieux complice Erland Josephson, Börje Ahlstedt reprend son rôle de «l'oncle Carl» élaboré dans Fanny et Alexandre et Les Meilleures intentions, tandis que la fascinante Marie Richardson se montre digne de la grande lignée des actrices bergmaniennes. On retrouve aussi non sans surprise Peter Stormare, révélé par les frères Coen dans Fargo et The Big Lebowski, dans le rôle d'un projectionniste! Précisons que jusque dans les moindres rôles, il s'agit d'acteurs ayant déjà travaillé avec le maître au théâtre.

A la fois vieux sage et éternel tourmenté, Bergman décrit la condition humaine reflétée dans le miroir de la mort: douloureuse, dérisoire, mais par instants aussi infiniment belle. Comme dans Le Septième sceau, la mort apparaît au protagoniste, pour l'attendre ensuite dans les coulisses de son spectacle. Cette fois, elle a pris les traits de ce clown blanc qui terrorisait Bergman enfant. Figure obscène de femme entre deux âges, elle se laissera littéralement enculer avant d'accueillir dans la lumière le créateur résigné, presque soulagé.

Thema consacré à Ingmar Bergman. Arte, dimanche 24 mai, 19 h-1 h 20. «En Présence d'un clown», téléfilm d'Ingmar Bergman (1997),

à 21 h 45.