A quelques jours de l'élection du 6 février, les médias israéliens fonctionnent à plein régime. D'abord choquée par l'éclatement de l'Intifada fin septembre, puis par sa violence, la presse est maintenant à l'image de la société israélienne: tiraillée entre deux candidats qui ne l'enthousiasment guère. A la tête de la division de journalisme et de communication de l'Université Bar Illan (Tel-Aviv), Yehudith Auerbach décrit les particularités de cette presse.

Le Temps: Les médias israéliens sont-ils comparables à ceux d'une démocratie européenne?

Yehudith Auerbach: A première vue, oui. Le marché est partagé entre un journal de qualité et d'autres plus sensationnalistes. D'un côté, Ha'aretz, est le plus prestigieux et peut-être le plus influent, même s'il n'a pas le plus fort tirage. C'est le quotidien du «leadership», laïc, plus ouvert, plus cosmopolite que les autres. Il touche environ 10% du lectorat total. Il est en parfaite harmonie avec ses lecteurs. De l'autre côté, Yedioth Ahronoth et Ma'ariv se partagent le reste du gâteau avec respectivement 60% et 30%.

– Et à seconde vue?

– Il y a dans le pays une très importante presse sectorielle. Si vous allez dans une synagogue le jour du shabbat, vous voyez plus de gens lisant les feuilles distribuées par les mouvements ultra-orthodoxes que de gens qui prient. Cette presse parle surtout de religion, mais elle évoque aussi la politique. Elle peut le faire de manière plus «droitiste» ou «gauchiste» selon le courant rabbinique qu'elle représente. Il est difficile de connaître exactement son influence, mais une chose est sûre: son tirage est impressionnant.

– A cela s'ajoute encore la presse «ethnique»?

– Oui, c'est un secteur très particulier. De manière générale, les journaux «russes» (une demi-douzaine de journaux et périodiques, n.d.l.r.) sont plus sérieux et profonds que les grands quotidiens nationaux. Ils prennent davantage de temps, reviennent plusieurs jours d'affilée sur un même événement. Ils sont aussi plus à droite, sans doute parce que cette population identifie la gauche avec le régime soviétique. Mais, paradoxalement, cette presse porte beaucoup d'admiration aux hommes et aux régimes à poigne.

– La presse «traditionnelle» a-t-elle déjà choisi son candidat?

Pour Ha'aretz, cela ne fait pas le moindre doute. Il suit désormais une ligne tout à fait claire en faveur d'Ehud Barak. Loin de revendiquer l'impartialité, il défend fièrement cette ligne. Pour les deux autres, c'est un peu plus équilibré. Aujourd'hui, du point de vue idéologique, rien ne distingue Ma'ariv du Yedioth Ahronoth. Tous deux sont beaucoup plus sensibles aux aspects commerciaux et évitent donc, par nature, de trop se distancer de leur public. Cela dit, les journalistes sont, comme un peu partout dans le monde, plutôt proches des thèses de la gauche politique. Pour se donner bonne conscience, ils offrent quelques tribunes libres à «l'ennemi» mais les journalistes vedettes ne cachent pas leurs préférences pour la gauche.

– Cela se traduit-il par des appels à voter Barak?

– Ils ne vont pas jusque-là, car il est évident pour tout le monde que le premier ministre a manqué ses objectifs. Disons que les critiques sont encore plus acérées lorsqu'elles sont dirigées contre Ariel Sharon que contre lui.

– Existe-t-il sinon une censure, du moins une autocensure qui empêcherait les journalistes de sortir du «consensus» israélien sur des thèmes clés, comme le retour des réfugiés palestiniens ou la question de Jérusalem?

– Il est clair que ce «consensus» dont vous parlez est d'une certaine manière «internalisé» et qu'il est difficile de voir les choses différemment. Je crois pourtant que c'est surtout la compétition entre médias qui aboutit à une certaine standardisation des vues. L'urgence, le besoin de donner la nouvelle avant son concurrent conditionnent les journalistes de manière presque pavlovienne. Cela décourage toute envie d'aborder les thèmes de manière différente.

– Au cours de cette campagne, la presse donne le sentiment d'être très peu patiente. Veut-elle en finir avec Barak?

– Cette impatience est à la mesure des attentes que Barak avait soulevées. Il avait fait de grandes promesses qu'il n'a pas tenues. Mais cela doit être aussi un comportement très profondément ancré dans la mentalité juive. L'un des mots qu'on utilise le plus ici est savlanut, patience. C'est bien la preuve que tout le monde en manque…