Albert Staehli, principal patron de presse bernois, était paraît-il passablement énervé en apprenant, le 4 août dernier, que ses plans d'expansion dans la région de Thoune capotaient en raison de l'opposition de la Commission fédérale de la concurrence. Revers d'autant plus irritant qu'il était complètement inattendu: jamais auparavant la commission ne s'était opposée à une action de concentration dans le domaine de la presse – elle avait notamment donné son accord à la fusion du Journal de Genève et du Nouveau Quotidien au début de cette année. Cette décision de la semaine dernière devrait exercer une influence importante sur le processus de restructuration de la presse en Suisse: ce dernier va se poursuivre, prédisent les milieux autorisés, mais sous des formes différentes.

A vrai dire, la commission n'a pas eu besoin de prendre une décision formelle pour faire reculer le groupe BTM (Berner Tagblatt Medien AG) que dirige Albert Staehli. La simple menace d'un refus a été suffisante. La commission estimait que la reprise par BTM de 66% des actions de la société éditrice du principal quotidien de Thoune, le Thuner Tagblatt (19 000 exemplaires), empêcherait toute concurrence efficace dans cette ville, où paraît aussi une édition locale de la Berner Zeitung (130 000 exemplaires), fleuron du groupe BTM. En faisant main basse sur le Thuner Tagblatt, Albert Staehli aurait pu contrôler l'ensemble de la presse de l'Oberland bernois, grâce aux collaborations nouées entre ce titre et trois autres journaux locaux. Une concentration injustifiable, selon la commission, car le Thuner Tagblatt est dans les chiffres noirs et n'a nul besoin d'un repreneur pour le sauver de la faillite.

BTM se contentera donc de 49% de l'éditeur de Thoune, Schaer AG. La décision de la commission «n'est pas un problème pour nous» et «n'aura qu'une influence comptable» sur les affaires du groupe, explique Albert Staehli au Temps. Pourquoi, alors, qualifier l'obstruction à laquelle il se heurte de «dangereuse erreur»? Parce que, et la commission l'admet volontiers, sa décision doit surtout être comprise comme un signal à l'adresse des éditeurs suisses: les reprises ne se justifient désormais que pour éviter la faillite pure et simple d'un titre. Ce qui fait dire à Albert Staehli que la commission a pris «une décision politique qui va retarder les changements de structures dans la presse, et c'est cela qui est mauvais».

Pour les éditeurs qui en ont les moyens, les occasions de phagocyter de petits titres ne manquent pas, même si les deux années écoulées ont déjà été incroyablement riches en reprises, fusions et acquisitions de toutes sortes. La Commission de la concurrence, tout comme Albert Staehli, croit déjà savoir où se déroulera la prochaine bataille: au nord-est de la Suisse. Les régions de Winterthour, la Thurgovie et Schaffhouse sont peuplées et relativement prospères. Mais les journaux – Landbote de Winterthour, Schaffhauser Nachrichten et Thurgauer Zeitung – y sont restés provinciaux. Le Tages-Anzeiger, deuxième journal de Suisse après le Blick, a déjà ouvert les hostilités en installant un bureau à Winterthour. La Neue Zürcher Zeitung (NZZ), déjà propriétaire du Sankt Galler Tagblatt, pourrait constituer un rival sérieux.

C'est à Berne, néanmoins, que la situation est la plus tendue. Deux quotidiens – la Berner Zeitung de BTM et le Bund (65 000 exemplaires), possédé par la NZZ et Ringier – s'y affrontent encore, alors que toutes les grandes villes de Suisse, hormis Zurich, ne possèdent plus qu'un seul titre. La lutte a gagné en intensité récemment: le Bund tente de s'implanter à Bienne (après avoir échoué à Thoune) tandis que la Berner Zeitung renforce sa rédaction pour contrer son rival dans le domaine de l'information nationale.

Déficitaire, le Bund salue la décision de la Commission de la concurrence: «C'est un signe qu'ils n'accepteront pas n'importe quoi, par exemple une fusion des journaux à Berne», espère Pepe Wiss, directeur de la publication. Il n'empêche, répond Albert Staehli, «le Bund ne survit que grâce aux subventions de la NZZ, qui le soutient pour des raisons politiques». Le Thuner Tagblatt a d'ailleurs dénoncé dans la récente décision de la commission une manœuvre du journal zurichois, «connu pour ses bonnes relations avec les centres de décision suisses»…

Patrik Ducrey, directeur suppléant de la Commission de la concurrence, admet que la reculade récemment infligée à BTM n'empêchera pas les bagarres annoncées d'éclater, tôt ou tard. Mais les grands éditeurs seront peut-être obligés de modérer leur appétit et de composer avec leurs victimes plutôt que de les avaler tout rond. L'exemple à suivre, pour éviter les déconvenues, semble être celui de Peter Lebrument, dirigeant du groupe Gasser. Celui-ci a créé un ensemble de poids en organisant une coopération en forme de fusion douce entre douze titres de Suisse orientale et centrale. Indépendants de noms, ces journaux locaux partagent cependant presque tout, de la publicité aux pages nationales et internationales. «Il est malin, il a tourné la loi, commente-t-on du côté de la commission. Mais nous gardons l'œil ouvert.»